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La République à la croisée des chemins

La République à la croisée des chemins

Il y a des semaines plus dures que d’autres. Peut-être plus importantes aussi. Celle qui vient de s’achever l’a été à plus d’un titre. Les événements qui l’ont marquée dans le pays ont atteint un tel degré de brutalité, tant physique que symbolique, qu’elle aura sans doute des répercussions sur la République, en tant que mode d’organisation de notre société et garante de valeurs universelles.

L’attaque terroriste du Super U de Trèbes, l’assassinat sauvage de Mireille Knoll, femme juive de 85 ans qui avait échappé en 1942 à la rafle du Vel d’Hiv’, puis les incidents qui ont eu lieu lors de la marche blanche organisée à sa mémoire, tout cela a bouleversé le pays. En plus de l’horreur et les violences dont ces événements ont été le théâtre, ils montrent une situation de tension extrême entre les défenseurs de la République et ceux qui cherchent à la faire vaciller.

Arnaud Beltram, symbole de la liberté

Face au terroriste de Trèbes, le colonel Arnaud Beltrame est intervenu de manière héroïque pour défendre les valeurs de la République inscrites dans notre devise nationale. Fait remarquable, il l’a fait en incarnant ces valeurs comme on apporte la preuve par l’exemple. En choisissant de faire l’échange avec une femme qui avait été prise en otage, il a montré une fraternité totale, sans condition, l’érigeant en devoir. De plus, il n’a pas uniquement défendu la liberté au sens que l’on pourrait entendre au premier abord. Bien sûr, il s’agissait sans doute pour lui de défendre le droit de chacun-e à circuler et vivre en homme et femme libre. Mais par son geste, le colonel Beltrame a montré lui-même une liberté totale, la plus grande qui soit et à mon sens la plus admirable, celle de donner sa propre vie pour une cause, une idée. Pour sauver une personne innocente.

En faisant ce choix, en cet instant, il a mis un terme à l’acte insupportable du terroriste. Celui qui fige dans l’effroi. Celui de distribuer la mort au hasard pour nous plonger, de force, le visage dans la boue, nous faire voir et vivre jusque dans notre chair la fragilité de nos existences et leur caractère absolument arbitraire. En faisant l’échange de sa vie contre celle d’une otage, par sa seule volonté et son courage, il est parvenu à tout cela. Et tout cela a aussi contribué, bien sûr, à rétablir l’ordre puisqu’on sait aujourd’hui que le gendarme est mort en tentant de désarmer le preneur d’otages.

Dans le discours qu’il a fait à l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon y a vu encore une manière d’affirmer d’autres valeurs humanistes fondamentales à la vie en société, telle que l’empathie. Acte civique, héroïque, philosophique… D’où que l’on appréhende le choix qu’a pu faire le gendarme Beltrame, et même si des victimes innocentes sont malheureusement à déplorer, sa force est d’avoir tué dans l’œuf la gesticulation terroriste, d’en avoir atténué l’impact sur la communauté. Le colonel Beltrame méritait pleinement la médaille de Commandeur de la légion d’honneur qui lui a été remise à titre posthume. Cependant, on l’imagine, celle-ci ne suffira pas tout à fait à signifier la grandeur de son geste.

Mireille Knoll, entre abomination et récupération 

Crime abominable, aussi lâche que l’était quelques jours avant celui de victimes innocentes, le meurtre prémédité de Mireille Knoll est entaché par d’autres éléments bouleversants : la proximité du présumé tueur de la victime (c’était un voisin), le grand âge de la dame et le mobile, immonde, à savoir l’appartenance de cette femme à la communauté juive. La nouvelle de ce crime ne peut que provoquer dégoût, tristesse et colère.

C’est pourquoi la marche blanche organisée à la mémoire de Mireille Knoll était un moment important – on pourrait dire nécessaire – pour le pays, non seulement pour exprimer une émotion commune, mais aussi pour affirmer que la nation et tous ceux qui la composent refusent que de tels crimes puissent avoir lieu sur son sol. Grâce à cette marche, les Français, leurs représentants, les grandes figures intellectuelles, médiatiques, artistiques, mais aussi tous les citoyen-ne-s anonymes signifiaient d’une seule voix qu’ils ne laisseraient pas faire de telles abominations. Tous ensemble, et tout en se joignant à la douleur de la famille, ils émettaient un signal fort aux antisémites, à tous les racistes et ceux qui rejettent l’autre et s’en prennent aux minorités, quelles qu’elles soient.

Cela aurait pu être une belle marche. Un moment simple de communion et de recueillement. Malheureusement quelque chose s’est grippé. Des violences ont eu lieu, laissant voir que le dispositif de sécurité mis en place par le ministère de l’Intérieur était alors bien insuffisant. Comme Jean-Luc Mélenchon, invité à réagir suite à son exfiltration, l’a dit lui-même, les agissements d’une quarantaine d’énergumènes, tous membres de la LDJ, connus pour leur agressivité et leur intolérance, ne doivent pas effacer la gravité du meurtre de Mireille Knoll. Pour autant, dans cette période si particulière, nous devons nous montrer attentifs à d’autres événements qui se sont produits en périphérie de la marche blanche :

– le refus du CRIF de voir Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon à cette manifestation.

En postant la veille de la marche que les deux personnalités politiques étaient persona non grata, le président du CRIF s’est tout simplement mêlé de ce qui ne le regardait pas. Le fils de Mireille Knoll a lui-même souhaité précisé qu’il ne se reconnaissait pas dans ce message d’exclusion et que tout le monde était bienvenu pour commémorer la mémoire de sa mère. Ce qui constitue une véritable honte dans ce message, c’est le fait d’avoir souhaité exclure certaines personnes de cette autre sorte de geste républicain. Cette fois-ci, le CRIF a fait la preuve par le contre-exemple. Quelle énorme erreur. Nombreuses d’ailleurs ont été les réactions de désapprobation, venues de toutes parts, dans les heures qui ont suivi.

– le traitement de faveur dont a bénéficié Marine Le Pen pendant la marche blanche.

Il est avéré que la LDJ, celle-là même qui avait tenté de faire sortir par la force les membres de la France insoumise de la marche blanche, ont à l’inverse organisé l’entrée de Marine Le Pen. Cette différence de traitement amène légitimement à se demander si en amont un mot d’ordre n’avait pas été donné, et si la demande du CRIF de ne pas voir la Présidente du Front national était bien sincère. Au regard de la différence de traitement des forces politiques, l’évocation de Marine le Pen ressemble plutôt à un leurre. En tout cas, un choix clair a été fait par les ennemis de la République.

– le silence des représentants de la République qui étaient présents à la marche.

Dans son communiqué, le groupe de la FI a fait savoir que François de Rugy, Président de l’Assemblée nationale, n’a pas réagi lorsqu’il a vu les membres de la LDJ s’en prendre à eux. Il aurait pourtant suffit qu’il proteste pour que les événements prennent un autre tour (rappelons que la police et de nombreux journalistes étaient présents lors de l’altercation). Mais on ne le saura pas, et pour cause : il n’a rien fait. Garant de nos institutions, il semble alors avoir oublié que la République se défend partout. Que cet oubli ait eu lieu au moment même de la marche blanche, avec toute la symbolique qu’elle portait, a de quoi laisser pantois. Et jeter un sérieux doute sur la sincérité de son engagement.

La République a été bien secouée lors de ces tragiques événements, elle n’en ressort pas indemne. On peut du moins espérer réparer un peu de ce qui n’a pas su être empêché. Quelques explications bienvenues, des excuses de ceux qui sont restés indécis quand il fallait agir ; la dissolution des groupes capables de menacer et de violenter à visage découvert lors de rassemblements pacifistes ; la démission enfin des provocateurs, même les plus établis, sont aujourd’hui nécessaires. Que la nation ressorte grandie de toute cette horreur glauque. Qu’au moins cette terrible semaine nous ait permis cela.

Maud Assila

Crédits (cc) Olevy / Wikimedia Commons

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