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Aude Lancelin | Il est temps que le chantage cesse

Aude Lancelin | Il est temps que le chantage cesse

La vie intellectuelle a beaucoup souffert de sa représentation dévoyée dans les médias français depuis l’aube des années 80. Il est temps que la gauche critique, qui fait l’honneur de notre pays de Brooklyn à Ouagadougou, se voit aussi écoutée chez nous.

C’était à l’automne 2016, le philosophe Francis Wolff venait d’obtenir un prix pour un essai sur l’amour, nous fêtions la chose un verre à la main. Une femme s’approche de moi dans la foule des buveurs mondains. Elle me tend une enveloppe kraft. Celle-ci contient un fascicule jauni, les tribunes féroces que signèrent en 1979 l’historien Pierre Vidal-Naquet et Cornelius Castoriadis au moment de la parution du « Testament de Dieu » du jeune Bernard-Henri Lévy. « Vous avez déjà lu ça ? Je suis venue ici ce soir pour vous l’offrir. » Sur le pli, un mail griffonné à la main. La dame se présente… c’est Zoé Castoriadis. La femme du cofondateur de « Socialisme ou Barbarie », un des derniers grands de la pensée française. Un marxiste antistalinien, le sel de la gauche française d’après-guerre. « Ma fille a compris sa propre histoire en lisant « le Monde Libre » », me dit-elle. Tout cela est décidément bien mystérieux. Je ne vois pas du tout où elle veut en venir. Je n’évoque d’ailleurs pas la figure de Castoriadis dans ce livre, qui vient alors d’être publié. C’est un tort, au demeurant. Mais la veuve du philosophe poursuit, au milieu du brouhaha. « Ma fille m’a dit : tu vois maman, j’ai enfin compris pourquoi mon père n’avait jamais eu la reconnaissance qu’il méritait. » Au milieu du petit cercle qui s’est formé, tout le monde commence à percevoir le sens de ces mots, et se regarde silencieusement, avec émotion. Avec Zoé Castoriadis, nous commençons alors à évoquer la capture de la vie intellectuelle par le monde du spectacle à partir de la fin des années 70. A parler du rôle indigne que les médias télévisés et la grande presse, déjà dévoyée, y jouèrent, eux qui, d’emblée, optèrent pour la politique du pire, la promotion des gandins à chemise ouverte, la démonétisation impitoyable du marxisme, la propagande éhontée en faveur de l’atlantisme libéral, la chasse impitoyable aux pensées émancipatrices, entres autres opérations de dévoiement de l’intelligence publique.

Et nous évoquons aussi ces journalistes notoires qui parrainèrent l’opération, accompagnant la droitisation continue de tout le champ intellectuel – certains sont du reste encore en vie –, pour grappiller eux-mêmes quelques miettes du festin médiatique, quelques passages télévisés qui les feraient reconnaître de leur garçon de café, ou pour suivre la soi-disant marche du temps, tout simplement, ne pas passer pour un fossile étant apparemment pour certains une raison suffisante d’accueillir à bras ouverts le désastre.

De la même manière, je me suis souvent dit que les bases précarisées des rédactions avaient, elles aussi, gardé plus de ressort intellectuel que leurs directions, et pouvaient un jour porter un mauvais coup au Parti des médias.

Pourquoi ce souvenir-là me revient-il aujourd’hui, alors que nous nous apprêtons à lancer « le Média » ? Parce que c’est justement autour de ces années-là, l’aube des années 1980, que les instruments de mesure du jeu intellectuel et politique furent définitivement truqués en France, le tout au détriment des vrais penseurs, bien sûr. Au détriment de ceux qui produisent réellement des concepts, de ceux qui défient réellement ce qu’on appelait, il y a peu encore, « la pensée unique », celle-là même qui vient au fond de produire son fruit politique tardif, Macron et le macronisme, et qui est en fait une « non-pensée intégrale » comme l’écrivait justement Castoriadis. Au détriment de ceux que seuls les patrons de rédaction trouvent « chiants », parce que ces derniers ont semble-t-il grillé quelques neurones et beaucoup d’esprit critique en montant dans les hiérarchies, mais qui passionnent souvent les cameramen qui ont encore l’occasion de les filmer parfois, sur les chaînes du service public ou sur les sites web périphériques au système. Ce n’est pas de la démagogie que de dire cela, c’est un constat tout à fait frappant que j’aie pu faire au fil des années dans les différentes rédactions où je suis passée. J’ajoute que j’y ai toujours vu secrètement une raison d’espérer. Un peu à la manière de Winston qui, dans « 1984 », se dit par devers lui que s’il reste encore un espoir de détruire le Parti, il réside dans les masses prolétarisées et dédaignées qui peuplent les faubourgs de l’Océania. De la même manière, je me suis souvent dit que les bases précarisées des rédactions avaient, elles aussi, gardé plus de ressort intellectuel que leurs directions, et pouvaient un jour porter un mauvais coup au Parti des médias.

Si ces penseurs-là sont aujourd’hui absents des écrans mainstream, au profit de certains énergumènes médiatiques qui en singent la posture sans en avoir l’œuvre, ni risquer de susciter la phrase de réveil qui pourrait changer la vie des gens, ce n’est pas parce que les spectateurs sont plus bornés qu’avant. Tout cela ne doit rien au hasard, tout cela a été encouragé au contraire, la pauvreté du verbe se tirant mutuellement par le fond avec la grossièreté du discours politique. Le problème c’est qu’une fois la spirale de la dégradation intellectuelle enclenchée, tout conspire à la rendre difficilement réversible. Un public rarement exposé à une pensée exprimée de façon un peu sophistiquée aura tendance à y devenir de plus en plus rétif, voire totalement imperméable. Livré à des émissions de plateaux où des mercenaires du clash touchent des cachets indécents pour injurier les artistes et achever de discréditer les politiques, le public n’est pas satisfait de ce qu’on lui jette en pâture. Mais en matière de médias, comme en matière de politique, l’important n’est pas de susciter l’adhésion des gens. L’important est de les décourager, de les éteindre, de leur apprendre à renoncer. « C’est nul, mais de toute façon on n’y peut rien ».

Ce renoncement-là, que l’on ose encore qualifier de vie démocratique, et que l’espace médiatique contribue à fabriquer, Castoriadis en fut justement l’un des penseurs critiques les plus importants. Raison pour laquelle sa figure et sa voix ne furent pas celle que poussèrent sous les feux de la rampe les propagandistes. Imaginez le scandale : un intellectuel impitoyable à l’égard du totalitarisme stalinien, mais continuant à appeler de ses vœux un socialisme radical. Un penseur intègre, prisonnier d’aucun parti, expliquant, que n’en déplaise aux antimarxistes qui faisaient alors la mode, la révolution restait au cœur de son espérance. Une révolution qui ne correspondrait bien sûr pas au schéma du Grand soir, ni à une quelconque prise du Palais d’hiver. Une révolution « sans guerre civile ni effusion de sang ». Mais une vraie révolution tout de même, qui serait « un changement de certaines institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même ». Ainsi donc un authentique penseur de gauche pouvait avoir anticipé les crimes du stalinisme, et pour autant ne rien renier du combat social. C’est plus qu’un milieu intellectuel français de gauche en train de se rallier massivement au néolibéralisme ne pouvait supporter. Logiquement, la chose ne pouvait qu’entraîner le maintien dans l’ombre de Castoriadis et de ses frères d’armes. Silence, on étouffe.

C’est dans ces années-là, oui, que se mit en place en effet le plus puissant verrou mental de tout le système, celui qui fonctionne aujourd’hui encore : ou les pleins pouvoirs aux milieux d’affaires, ou les morts de la Kolyma. Un chantage qui, depuis l’époque des « nouveaux philosophes » jusqu’à Macron aujourd’hui, discrédite toute politique sociale au nom du Goulag. Ainsi l’actuel président de la République, lorsqu’il était au gouvernement de Manuel Valls, put il invoquer l’ombre du chavisme pour refuser le sauvetage national d’Alsthom. Ainsi, son ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, ne reculera pas davantage il y a quelques temps à discréditer les associations luttant en faveur des droits des migrants au nom des millions de morts à mettre sur la conscience de « l’extrême-gauche ». Il est temps désormais que ce chantage cesse. Il est temps que les intellectuels critiques retrouvent toute la place qui leur a été volée depuis quarante ans en France avec la complicité de notre corporation. Il est temps de rappeler que c’est la gauche intellectuelle qui fait aujourd’hui encore l’honneur de la France à l’étranger, la seule dont on parle de Brooklyn à Ouagadougou, et non pas celle des propagandistes ultralibéraux ou des clowns réactionnaires déguisés en intellectuels qui paradent sur les écrans hexagonaux. Si nous fondons « le Média » aujourd’hui, entre autres raisons, c’est pour que plus jamais un Castoriadis ne se voit condamné à l’ombre dans son propre pays.

Crédits photo : (CC) Wikimedia Commons

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