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François Cusset : Le déchaînement du monde

François Cusset : Le déchaînement du monde

A l’occasion de son dernier ouvrage, Le Déchaînement du monde, aux éditions La Découverte, l’historien des idées François Cusset, convié à la 4e édition du Monde Libre, animée par Aude Lancelin, s’est exercé à une réélaboration du concept de violence. Pour celle-ci dorénavant invisible et vraisemblablement exacerbée par le néolibéralisme, le professeur de civilisation américaine à l’Université Paris-Nanterre privilégie désormais un statut durable, installé dans les institutions, plutôt qu’un statut d’exception, plus ordinairement employé.

L’après-guerre froide : un monde de non-violence ?

L’opprobre est jeté sur la grève. De la violence des black blocs à celle que subiraient les usagers des transports publics par la « prise d’otages » dont ils seraient l’objet, la violence est citée, désignée et dénoncée. Cependant depuis le milieu du XXe siècle, la violence chiffrable a, il est vrai, diminué, et l’idée selon laquelle capitalisme, paix et démocratie iraient de pair est de fait devenue mainstream. « Nous assistons depuis 3000 ans à l’extension du marché et de la démocratie qui non seulement sont parfaitement compatibles, mais se renforcent réciproquement », affirmait Jacques Attali sur La Chaîne Parlementaire. Le monde de l’après-guerre froide est-il donc en effet devenu celui de la non-violence ? Chiffres à l’appui, ce constat semble a priori refléter le réel. C’est pourquoi le travail de François Cusset est éclairant.

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Les données ci-dessus, fournies par Steve Pinker, professeur de psychologie cognitiviste à l’université Harvard, font autorité sur le sujet. « La diminution de la violence dans le monde est un phénomène massif et incontestable », déclare-t-il dans Libération. En outre, ces données font effectivement état d’un monde de moins en moins violent ; le nombre de guerres coloniales au XXe siècle semble avoir diminué jusqu’à devenir nul, quant à celui des victimes de guerres, son décompte évolutif, effectué par le chercheur, en indique une nette diminution. Si l’on entend par violence le moment de sa déflagration, il semblerait donc que l’on puisse en affirmer la décroissance.

De nouvelles modalités de violence

Cependant qu’en est-il dans ce cas des suicides au travail, des burn-out ou du cyberharcèlement ? Il est évident que la violence persiste. Dans la société de concurrence généralisée, la violence est vraisemblablement devenue la norme, si bien qu’elle n’en porte plus même le nom. François Cusset, à travers Le Déchaînement du monde, a donc tenté sinon d’en exposer les nouvelles formes, du moins d’avertir que ses modalités ont désormais changé. Le parti pris de l’historien des idées a été celui de refuser l’a priori de sa décroissance pour en souligner l’erreur présomptive. Et, si l’on élargit le concept de violence pour ne plus seulement englober que la violence interpersonnelle, alors ou bien le constat d’une diminution de la violence paraît fautif, ou bien son caractère inquantifiable devient un obstacle à toute spéculation concernant son évolution.

Faute de pouvoir en détailler les chiffres, François Cusset a donc voulu brosser un tableau général des mécanismes de la violence contemporaine par une démarche inductive, procédant ainsi à partir de faits violents particuliers pour en extraire un concept plus significatif. Celui-ci ne recouvrirait plus simplement les effractions dans le corps ou l’esprit auxquelles il est souvent assimilé, mais plutôt le phénomène circulatoire d’une émotion, contenant ainsi tout autant en sa définition le moment de la déflagration de la violence que celui qui le précède ou le suit.

L’économie : un cadre de violence pérenne

Plus clairement, la violence présente dans les facultés, si mal discernée par les médias, semble être un exemple utile par son caractère cyclique évident. A la violence de la sélection habituelle de l’évaluation – le plus souvent exercée sur les étudiants pour déterminer les plus aptes à la lutte économique – s’est récemment ajoutée celle de la sélection à l’université. A l’instant donc où les médias dramatisent la violence actuelle au sein des facultés, annulation des partiels ou détérioration des locaux, la violence subie en amont est oubliée.

Mais, qu’il s’agisse de celle des étudiants ou de celle des salariés d’Air France, puisqu’elle puise dans les deux cas sa source à travers les ajustements de l’offre à la demande sur le marché du travail, il est vraisemblable d’affirmer que l’économie en est devenue un cadre. Le principe économique de destruction créatrice ayant été suivi et approuvé plus ou moins expressément par le gouvernement, l’historien des idées note que la violence n’est désormais non plus l’exception mais la règle.

Le monde de l’après-guerre froide n’est donc pas celui de la non-violence, celle-ci perdure, et dans un temps où la violence est à la fois surmédiatisée et sous-évaluée, l’exercice de l’invité du Monde Libre permet d’en définir le circuit contemporain.

Photo : François Cusset avec Aude Lancelin

Crédits : Capture d’écran

1 Comment

  1. bernardcornut

    Graphique intéressant notamment par qu’il rappelle que la guerre de Corée des USA a fait beaucoup de morts de 1950 à 53, et qu’il serait étonnant que le président de Corée du Nord ne le lance en direct à la figure de Trump à un moment… Mais son auteur Pinker n’oublie-t-il pas le million de morts par l’embargo imposé à l’Iraq pendant plus de 10 ans, embargo désigné par Claude Cheysson dès le 13 juillet 1991 comme crime contre l’humanité, embargo qui fut voté et revoté par la France, et que le sénateur Jean-Luc Mélenchon fut dans ces années 90 une des rares personnalités politiques à condamner (avec D Voynet, François Guillaume, Mgr Gaillot, l’abbé Pierre…). La violence s’exerce aujourd’hui par d’autres moyens que la guerre ouverte, ainsi en Syrie par le soutien multiforme à des groupes rebelles armés illégaux mercenaires..
    Bernard Cornut ancien cofondateur puis président 1995-98 de la Coordination pour la levée de l’embargo imposé à l’Iraq

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  1. LE DÉCHAÎNEMENT DU MONDE - Observatoire de la Non-Violence - […] L’historien des idées, convié à la 4e édition du Monde Libre, animée par Aude Lancelin, s’est exercé à une réélaboration du…

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