En finir avec « l’autre Europe »

En finir avec « l’autre Europe »

Dans cette tribune publiée par Le Média Presse, Ramzi Kebaïli, membre du collectif « Citoyens Souverains » et auteur de l’ouvrage « Quittons l’Europe ! Pour une souveraineté populaire et inclusive », pointe les failles de l’idéal européen et se fait l’avocat d’une démarche véritablement internationaliste.


 

Le refrain est désormais connu à gauche : il faudrait changer l’Europe pour la sauver d’elle-même. Si la critique des traités de l’UE est dorénavant un « diagnostic partagé sinon unanime », il en est hélas de même pour les incantations à une « autre Europe ». Même chez les plus fervents critiques de l’UE, l’objectif reste inchangé : Frédéric Lordon appelle à un « nouveau projet européen » une fois délivrés de l’euro, l’excellent livre La gauche à l’épreuve de l’Union européenne propose un « devenir commun aux Européens », et Olivier Delorme conclut ses 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe par un appel à… « bâtir une autre Europe ». Tout se passe comme si l’Europe constituait un but politique intangible.

Imaginons donc que l’on ait réussi à modifier ou à remplacer l’UE actuelle par des traités écologiques et sociaux, où les lois émaneraient d’un Parlement représentatif. Même dans ce scénario irénique, on ne voit pas au nom de quel principe un peuple qui serait en désaccord avec un choix de ce Parlement fédéral devrait renoncer à son indépendance et se soumettre à un avis majoritaire chez d’autres peuples. Et même s’il s’agit uniquement d’instaurer des coopérations bilatérales ne nécessitant aucun transfert de souveraineté, on ne voit pas non plus pourquoi il faudrait privilégier des projets communs avec les pays considérés comme « européens », plutôt qu’avec les autres. Alors, quels sont les impensés de l’imaginaire européen ?

Du côté des classes dominantes, celles qui tirent des privilèges certains de l’actuelle construction européenne, la réponse est facile à trouver. L’euro garantit une épargne stable (fonds en euro des assurances-vies) et du pouvoir d’achat lors des voyages à l’étranger. Selon Lordon, l’euro constituerait même un « objet transitionnel » pour les classes favorisées. Au-delà même de la question monétaire, il y a un privilège symbolique à se revendiquer Européen, à affirmer une distinction et une supériorité culturelle. Il est ici important de bien comprendre que « l’Europe » n’est pas un système extérieur à la France ou aux pays voisins, mais une dimension par laquelle les classes dirigeantes se mettent au-dessus de tout contrôle populaire. En effet, il n’y a pas de communauté politique ni de cadre permettant de prendre des décisions démocratiques à cette échelle. Ce constat est aveuglant avec les traités actuels : en quoi serait-il différent dans le cadre d’une « autre Europe » ?

Si l’Europe se manifeste de prime abord comme un rapport de domination de classe, sa dimension colonialiste et raciste doit également être soulignée. D’après l’historien Eric Hobsbawm, « c’est face aux peuples indigènes du Nouveau Monde que les Espagnols, les Portugais, les Anglais, les Hollandais, les Français, les Italiens, qui se précipitent aux Amériques, reconnaissent leur européanité. Ils ont la peau blanche, impossible à confondre avec les « Indiens ». Une différenciation raciale se fait jour qui, aux XIXe et XXe siècles, deviendra la certitude que les Blancs détiennent le monopole de la civilisation ». Cette nouvelle identité offre ainsi une double fonction : après avoir été rabaissées et privées de pouvoir décisionnel, les classes populaires se voient offrir une compensation symbolique. En se pensant comme européennes, elles s’imaginent semblables à leurs dirigeants et supérieures aux populations colonisées.

Aujourd’hui, on nous explique que l’Europe servirait à faire contre-poids à la Russie, à la Chine ou à un « monde musulman » à l’unité fantasmée. Le racisme et l’islamophobie se développent partout au nom de l’identité européenne, et le Rassemblement National appelle à « promouvoir nos valeurs de civilisation européenne ». La chercheuse Chloé Ridel a pointé cette évolution des extrême-droites européennes, ainsi que le développement de groupes euro-identitaires comme Defend Europe qui refusent l’immigration extra-européenne, et trouvent encore trop laxistes les politiques migratoires qui tuent chaque année des milliers d’êtres humains en Méditerranée. Évidemment, il ne s’agit pas de prétendre que la classe dominante française aurait attendu la construction européenne pour produire du racisme. Il s’agit de voir que ce racisme s’intègre parfaitement dans un système à même de réconcilier à la fois les euro-identitaires et les euro-libéraux, tous persuadés d’appartenir à une civilisation supérieure. Et que l’échelle nationale, malgré toutes ses déviances qui doivent être combattues, offre au moins un cadre collectif de prise de décisions pour les classes populaires d’un territoire donné.

Dans ces conditions, quel sens cela a-t-il de vouloir encore sauver l’Europe ? Il serait plutôt temps d’envisager un Frexit de gauche, écologique et solidaire, d’imaginer un monde où les peuples coopéreraient d’égal à égal, sans accorder de statut particulier aux peuples considérés comme « européens ».

 

Ramzi Kebaïli,

membre des Citoyens Souverains,

Auteur de « Quittons l’Europe ! Pour une souveraineté populaire et inclusive ».

 

Pour aller plus loin : Une Union à refaire ? Les tabous d’un débat à gauche

 

Crédits photo de Une : TeaMeister / Flickr – CC.

 

3 Comments

  1. Dominique

    Bonjour,

    J’ai vu que Denis Robert avait accepté de remplacer Aude Lancelin. J’espère que vous ne traiterez pas Denis Robert comme il semble que vous ayez traité Aude Lancelin qui avait fait passer votre petit media du stade très amateur (nul du point de vue technique et ambigu du point de vue éditorial) au niveau professionnel, bien présenté, clair sur ses objectifs, percutant et incisif… Sans elle vous seriez pratiquement tous repartis au chômage ou comme pigistes dans des médias de cour…

    Je l’espère mais j’en doute, ceux qui ont œuvré en sous-main contre Aude, continueront contre Denis, en général on ne se refait pas…

    Dommage pour Aude Lancelin, Denis Robert et surtout pour le Media et tous les socios (moi ça va, j’en ai eu pour mon argent avec Aude et j’attendrai de voir pour redonner) qui ont contribué à son fonctionnement…

    Bon courage à ceux qui sont sincères et ne sont pas dans des luttes d’égo et de pouvoir

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  2. Méc-créant

    Cela ne fait que mettre en évidence l’imprégnation idéologique qui règne encore largement dans les milieux politiques et intellectuels et qui va servir à inciter à aller voter pour l’UE en votant pour son parle-ment, grossier miroir aux alouettes. Et à l’appel de TOUS les partis ou courants politiques un peu « établis »: PC, PS, LFI, trotskystes, syndicalistes « européanisés » et, mais quoi de plus normal, toute la droite (si tant est qu’elle se distingue de la gôche). Et si c’était être un peu « bisounours » de penser que c’est la question des migrants qui a écarté, comme cause première, les classes populaires des politiciens censés les représenter? On pourra interdire l’entrée de tout migrant sur notre sol (on y parvient pas trop mal avec les bombardements et l’aide gracieuse de la Méditerranée), cela n’améliorera en rien le quotidien des travailleurs ou, plus généralement des citoyens français tant qu’on sera soumis aux ordres de l’UE, agence de l’immondialisation capitaliste. Un exemple simple: est-ce plus important de mettre en exergue la question des migrants ou de combattre en premier le clan des « nouveaux collabos » de la nouvelle « souveraineté européenne » (voir sur le blog: « Sors d’ici Jean Moulin ») qui visent à déconstruire les nations pour construire plus solidement cette Europe du fric (« nouveau » –encore!– « traité » –encore!– transfrontalier? Hitler en rigolerait…). Alors oui, sortir de l’UE, de l’euro et de l’OTAN en constituant un nouveau CNR fondant un programme actualisé, plus social et progressiste où l’on pourrait alors débattre sur le fond de la question migratoire et des moyens de la traiter politiquement, économiquement, socialement et humainement.
    Méc-créant.

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    • Jean-Paul B.

      D’accord sur tout sauf sur votre sous-estimation de l’impact de la vague migratoire (ou de son ressenti!) sur les classes populaires (français et immigrés) qui se sentent mises en concurrence dans l’emploi (j’y ajoute l’impact de l’utilisation des travailleurs détachés à la place de locaux et les délocalisations de plus en plus nombreuses vers les pays de l’est de l’UE).
      Ces classes populaires se sentent également mises en danger par « nouveaux arrivants » pour l’accès aux logements sociaux ou pour le niveau de l’enseignement dispensé par l’école que fréquentent leurs enfants.
      Les moins inquiets (donc les plus « tolérants ») sont ceux qui ne risquent rien ou peu sur ce plan là:
      – car ils exercent des métiers non concurrencés (journalistes,enseignants,intellectuels,acteurs,cinéastes,banquiers,chefs d’entreprise,etc.),
      – ils habitent des immeubles ou des villas dans des quartiers ou des zones propres et tranquilles
      – leur enfants ne sont certainement pas scolarisés en établissements REP+ et peut-être même pas à l’école publique.
      C’est cette inquiétude,à laquelle il faut ajouter le sentiment d’insécurité culturelle,qui participe à alimenter durablement le vote pour l’Extrême Droite.
      Il est peut-être encore temps d’examiner cette question pour trouver les meilleures solutions sinon elle va envenimer durablement la vie du plus grand nombre de nos concitoyens.

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