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Privatisation des gares : la casse a commencé !

Privatisation des gares : la casse a commencé !

Voilà annoncé en fanfare aujourd’hui la privatisation de la gare du Nord avec le groupe Auchan comme actionnaire majoritaire et un droit d’exploitation de 46 ans.

« Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien, parce que c’est un lieu où on passe, parce que c’est un lieu qu’on partage », disait Emmanuel Macron dans un discours à la station F.

C’est vrai, nous avons tous en commun de nous être retrouvés un jour dans une gare, côté arrivées, côté départs, mais pour certains d’entre nous, la gare c’est le terminus d’une vie. Plongée de l’autre côté du miroir, là où la rue commence au bout des quais. Même les plus riches se sont un jour obligés de côtoyer la plèbe dans ces lieux chargés d’histoire. Fortuné, on peut éviter le métro, pas le train, ni ce lieu de brassage qu’est la gare.

Nous connaissons tous la matière des trottoirs, les odeurs des halls de gare, le bruit assourdissant de la circulation et des métros et dans les interstices de silence, hors du temps, il y a toutes ces vies échouées, ces corps abandonnés, que notre œil refuse de voir, ou bien rejette dans un inconscient de la honte et de la culpabilité.

Qui sont “ceux qui ne sont rien” ?

Silhouettes floues qui forment notre quotidien urbain et dont nous ne voulons pas savoir trop de choses, de peur de passer de l’autre côté du miroir. Car ces femmes et ces hommes ont été enfants, ont eu une vie, et sont aujourd’hui des fantômes accrochés à la dernière lueur de société, le lieu de passage par excellence, la gare.

Ils sont invisibles et vivent un quotidien de luttes improbables, ce sont ceux qui ont choisi, consciemment ou inconsciemment, la gare comme terminus. Fin des illusions, fin de soi, fin du corps et dissolution de l’esprit dans l’alcool, les drogues ou les psychoses liées à la rue, la gare est leur dernier refuge, vestige d’un temps où ils étaient humains. Il serait rassurant de se dire qu’ils sont là parce qu’ils l’ont choisi, parce qu’ils boivent, parce qu’ils sont délirants… Parce qu’ils ne sont pas comme nous, nous, qui avons réussi. Et si les raisons de leur présence étaient plus complexes: parcours personnel traumatique, échecs scolaires, discrimination, absence de possibilités de réinsertion après un passage en prison ? Alors nous aurions peut-être des comptes à leur rendre.

En choisissant la métaphore de la gare, Emmanuel Macron ne se trompait pas, il a montré avec ses mots, certes empreint du prisme de classe, que la gare est le plus grand théâtre du cirque humain ou se reflète à l’échelle microscopique l’absurdité de nos sociétés de consommation. Voilà poussé au paroxysme cette consommation outrancière en offrant à Auchan l’exploitation du lieu.

Mais réussir, tout comme n’être rien, c’est extrêmement réducteur, c’est oublier que cette humanité des perdants continue la lutte, dans une vérité parallèle, où les exclus et les marginaux côtoient les cadres dynamiques, symboles de la réussite, pressés de prendre le Thalys ou un TGV vers un pôle économique de l’Hexagone. Cet envers du décor est une production de la vie rêvée des sociétés de consommation ou les foules laborieuses se mettent en marche dans un quotidien chronométré par la productivité et la recherche du profit.

Dans une logique d’efficacité économique, la SNCF a choisi de faire des gares des galeries marchandes, achevant le cercle de la consommation totale; il était utile que le président rappelle le monde de « ceux qui ne sont rien », qui n’a plus sa place dans la gare. Qu’adviendra-t-il des maraudes psy Maquéro, qui chaque jour faisaient le lien avec les naufragés de la gare?

Evitons le débat sur les petites phrases, si l’on se réfère à la pensée complexe d’Emmanuel Macron : « Réussir ce n’est pas seulement gagner de l’argent, c’est aussi faire réussir ceux qu’on aime, réduire les inégalités, aider à transformer la société ». Ce qui pose la question de la réussite collective : aujourd’hui nous acceptons cette société à deux vitesses, nous ne voulons pas voir la misère des migrants cherchant accueil, le ministre de l’Intérieur allant jusqu’à nier leurs droits fondamentaux à la dignité humaine. Rares sont ceux qui s’insurgent contre le délit de solidarité ! Les chômeurs sont pointés du doigt comme des oisifs réfractaires à l’effort et non comme les victimes d’un système économique du moindre coût ou l’humain est une ressource comme une autre.

Ce n’est pas une nouvelle anecdotique cette privatisation de la gare, c’est la fin d’un monde.

Légende : Intérieur de la gare du Nord, 30 décembre 2014

Crédits : Diliff / Wikimedia common

 

5 Comments

  1. Marchant

    Bien vu votre regard, oui, « c’est la fin d’un monde »… qu’il va falloir rebâtir… que d’énergie, de temps perdu…

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  2. Alain Huard

    Attendez l’effondrement général, et vous verrez tous ces winners courir pour juste de la nourriture ! Retour aux bases !
    Le stock de denrées alimentaires à Paris c’est combien, trois jours ?

    J’en viens parfois à le souhaiter, cet effondrement qui vient, tellement ce monde m’écœure.

    On crèvera tous, mais si on peut crever dans la joie de les voir crever avec, c’est toujours ça de gagné !!!

    Merci à Alexis Poulain pour l’article

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  3. Paul Tron

    La société part à la dérive, seuls l’argent et le pouvoir comme buts d’avenir. Les hommes ne sont pas comme ça, l’illusion passée, l’instinct de conservation prend toujours le dessus. C’est en cours, malgré les pressions monstrueuses des marchands, omniprésents pour nous précipiter dans l’abîme.Le dégagisme monte.

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  4. Triste un train qui siffle

    Sous la houlette de l’EPIC Gare et Connexion, membre du groupe SNCF, une politique de valorisation à tout crin du foncier est en cours.

    Ce qui fait que depuis un certain nombre d’années maintenant, les gares sont devenues de véritables centres commerciaux (St Lazare, Marseille Saint Charles en autres).

    L’orientation générale est d’encaisser un maximum de revenus locatifs, ce qui amène à la seule présence en gares de grandes enseignes ayant les moyens de régler les baux prohibitifs.

    Bonjours les Starbucks, McDo et Zara, aurevoir en revanche aurevoir aux services forts utiles telles que les pharmacies et postes.
    La demande sociale de l’usager a été remplacé par le souci de satisfaire le désir de consommation superflue du client.

    Triste époque.

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