Non, la mondialisation n’a pas réduit la pauvreté dans le monde

Non, la mondialisation n’a pas réduit la pauvreté dans le monde

Un débat académique passionnant entre deux sociologues anglo-saxons fournit une arme précieuse aux critiques de la mondialisation et du néolibéralisme : contrairement à l’idée reçue et communément admise, cette dernière n’a pas permis de réduire la pauvreté dans le monde, bien au contraire. 

Tout a commencé par un tweet de Bill Gates envoyé trois jours avant l’ouverture du forum économique de Davos. Le multimilliardaire et philanthrope cherchait à véhiculer un message positif sur le progrès de l’humanité, à l’aide d’une série de visuels bien connus (fournie par une ONG financée par sa propre fondation) que nous reproduisons ici :

Un graphique intéresse particulièrement l’anthropologue et sociologue Jason Hickel : celui sur le taux d’extrême pauvreté, qui aurait chuté de 94% à seulement 10% en l’espace de deux siècles :

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Crédits : Capture d’écran / Or World in data

Les lecteurs qui ont été amenés à débattre du capitalisme (et par extension, de la mondialisation et du néolibéralisme) se sont probablement vus opposer ce fait a priori incontestable : globalement, l’humanité progresse de façon spectaculaire depuis l’avènement de l’ère industrielle. Certes, certains concéderont que dans les pays riches, les conditions d’existence des classes populaires se sont dégradées depuis quelques décennies, mais cet effet négatif serait compensé par la hausse du niveau de vie dans les pays du « sud ». La mondialisation néolibérale serait donc un projet politique bénéfique, voire égalitaire.

Dans un article publié par The Guardian, Jason Hickel fait voler cette théorie en éclat, avant d’en remettre une couche pour répondre à ses principaux contradicteurs, en particulier le professeur Steven Pinker, dans une lettre ouverte publiée par la revue socialiste Jacobin. Sa conclusion : la pauvreté a augmenté depuis le début de la mondialisation, et non pas diminué.

Lire aussi : Aurélien Bernier : « La gauche a été écrasée intellectuellement par la mondialisation »

Un mythe du progrès construit à partir de données creuses

Pour Hickel, la partie de la courbe antérieure à 1980 n’est pas fiable. Elle repose uniquement sur des données brutes du PIB par habitant, et ce pour un nombre restreint de pays. Or un PIB par habitant élevé ne dit rien sur la répartition de la richesse, donc le taux de pauvreté du pays concerné. Avant 1900 en particulier, il n’y a aucune donnée fiable sur le tiers monde. Utiliser le PIB exclut également tous les échanges non marchands et les sources de richesse non monétaire (le troc, mais aussi le fait de profiter des communs, par exemple l’eau gratuite d’une rivière ou le bois de chauffage de la forêt du coin).

À l’inverse, la période 1981-2015 repose sur des chiffres solides, publiés par la banque mondiale dans le but précis de mesurer le taux de pauvreté. Elle combine la consommation des biens marchands et non marchands, et prend en compte la distribution des revenus.

La courbe partagé par Bill Gates est donc construite à partir de deux méthodologies différentes, ce qui équivaut à comparer des pommes et des poires. Cet argument est admis par les critiques de Hickel, y compris Steven Pinker.

Or, la période la plus ancienne (1820-1900) sert de point de comparaison pour construire un visuel percutant, mais ne reposant sur aucune base scientifique.

Le fait d’utiliser le PIB par habitant jusqu’en 1970 permet de sous-estimer la richesse des individus avant cette date, alors qu’en utilisant la consommation totale (bien marchands et non marchands) après 1980, on sur-estime la richesse des individus par rapport à la période précédente. La courbe produit ainsi un double biais. La baisse de l’extrême pauvreté serait bien moins spectaculaire sans ce tour de passe-passe.

Ensuite, Hickel pointe le fait que cette fameuse courbe définit l’extrême pauvreté à partir d’un revenu inférieur à 1,90 dollar par jour (corrigé de l’inflation). Ce chiffre permet d’atteindre un taux d’extrême pauvreté de seulement dix pour cent en 2016, soit 720 millions de personnes. Or, les Nations Unies estiment qu’aujourd’hui, 815 millions d’individus souffrent de la faim dans le monde, 1,5 milliard reçoivent un apport calorique insuffisant pour soutenir un niveau d’activité humaine normal et 2,1 milliards souffrent de malnutrition chronique. D’où le paradoxe : selon la courbe tweetée par Bill Gates, on peut souffrir de malnutrition ou être incapable de manger à sa faim sans être considéré comme appartenant à l’extrême pauvreté !

Le consensus scientifique quant au chiffre à utiliser se situe plutôt à 7,40 dollars par jour (somme nécessaire pour garantir une espérance de vie moyenne), et de nombreux universitaires et spécialistes pensent qu’il faudrait la situer au seuil correspondant à la définition de l’extrême pauvreté aux USA, soit 15 dollars par jour. Dans le premier cas, on obtiendrait un taux d’extrême pauvreté de 58 %, et non pas 10 %. Soit une réduction de 12 points, passant de 70 % à 58 % depuis 1980, ce qui est bien moins spectaculaire.

Ce point est également concédé à Hickel par ses critiques les plus sévères. Car pour Pinker, peu importe où l’on place la barre, le fait est que la proportion de pauvres diminue depuis 1820, et de manière plus spectaculaire et certaine depuis 1980.

Mais quel est l’indicateur le plus important : le taux de pauvreté, ou le nombre absolu de pauvres ? Pour un gouvernement, et pour les premiers concernés, c’est sûrement le second. Par exemple, quel est l’intérêt d’un taux de chômage qui diminue si le nombre de chômeurs augmente ? (1)

Cet apparent paradoxe (un taux d’extrême pauvreté en baisse, mais un nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté en hausse) s’explique par le fait que la population mondiale a fortement augmenté depuis 1820. Adopter la proportion et non pas le nombre absolu comme indicateur conduit les néolibéraux à considérer la pauvreté comme un état naturel (à la naissance) dont il s’agirait de s’extraire. Pour Hickel, la pauvreté à la naissance est un échec politique, une anormalité. On serait tenté de lui donner raison : le consensus des anthropologues reconnaît que les humains vivant dans les sociétés pré-néolithiques ne souffraient pas de malnutrition ni de maladies infectieuses, et jouissaient d’une espérance de vie supérieure aux populations européennes à l’aube de la révolution industrielle. (2)

Si on remplace le taux de pauvreté par le nombre absolu de pauvres, on obtient, pour un seuil fixé à 7,40 dollars/jour, une tout autre courbe :

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Nombre de personnes vivant avec moins de 740 dollars par an dans le monde // Source : Jason Hickel / Jacobinmag

On constate une hausse spectaculaire du nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, passant 3,2 milliards à 4,2 milliards, avec un pic à 4,5 milliards en 2002.

On pourrait toujours argumenter que la tendance récente est à la baisse, mais là aussi Hickel apporte des nuances.

Ce n’est pas le néolibéralisme et la mondialisation qui ont permis de réduire le taux d’extrême pauvreté, mais le protectionnisme et le socialisme

Ce n’est pas par hasard que les courbes discutées plus haut débutent il y a deux cents ans, sont partagées par Bill Gates et défendues par des intellectuels tels que Steven Pinker. Le but est de promulguer un mythe : celui du progrès de l’humanité, rendu possible grâce à l’essor de l’industrialisation et de la mondialisation néolibérale.

Or, il apparaît que cette mondialisation a produit une hausse importante de l’extrême pauvreté.

Mais surtout, la baisse relative observée depuis la fin des années 90 provient quasi exclusivement de la Chine et des « dragons asiatiques ». Ces pays ne se sont pas développés grâce au néolibéralisme et à la mondialisation, mais en pratiquant un protectionnisme (qui a permis à la Corée du Sud de faire émerger une industrie automobile et hi-Tech par exemple) et un « capitalisme d’État » en Chine.

Si on sort la Chine des données, la courbe révèle une hausse constante de l’extrême pauvreté, qui passe de 2.2 milliards à 3.5 milliards d’individus :

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Nombre de personnes vivant avec moins de 7,40 dollars par an dans le monde, sans la Chine // Source : Jason Hickel/ Jacobinmag

Même en utilisant le taux de pauvreté, et non pas le nombre absolu, le résultat est consternant : on observe une hausse de 62 % à 68 % entre 1980 et 2000, puis une baisse vers les 60 % entre 2001 et 2013.

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Pourcentage de personnes vivant avec moins de 7,40 dollars par an dans le monde, sans la Chine //Source : Jason Hickel / Jacobinmag

Cette baisse provient majoritairement des pays d’Amérique du Sud, explique Hickel, où des dizaines de millions d’habitants ont été sortis de la pauvreté par des gouvernements socialistes. Une fois de plus, le récit néolibéral se heurte aux faits.

Steven Pinker conteste cette analyse, et défend la notion de progrès à l’aide des autres courbes figurant dans le visuel tweeté par Gates. En effet, l’éducation et le taux de vaccination progressent tandis que la mortalité infantile et l’illettrisme diminuent. Mais la santé et l’éducation ne sont pas le produit de la mondialisation néolibérale, selon Hickel, mais des progrès réalisés grâce aux politiques publiques, et souvent malgré les barrières imposées par le capitalisme (austérité budgétaire, brevets sur les médicaments, privatisations des services publics, destructions de l’environnement, crises financières…). Cuba a une plus faible mortalité infantile que les États-Unis, par exemple. Quant à la faim dans le monde, selon la FAO (organisme dépendant de l’ONU), elle a augmenté en termes de proportion et de nombre d’individus touchés entre 1995 et 2009.

Lire aussi : Une guerre commerciale ? Le libre-échange contre le protectionnisme 

Un progrès, mais à quel prix ?

Hickel s’attarde avec plus de détails sur la période 1820-1950, pour rappeler qu’il s’agissait d’une période coloniale marquée par une violence inouïe. L’industrialisation s’est imposée à la majeure partie des peuples, avec des conséquences souvent dramatiques : 30 millions de morts en Inde du fait des politiques agricoles imposées par les Britanniques, 10 millions de morts au Congo suite à l’intervention des colons belges (la moitié de la population du gigantesque territoire), sans oublier les guerres de l’opium en Chine, qui ont divisé le PIB de l’Empire du Milieu par deux et transformé 40 millions de Chinois en héroïnomane, avec des conséquences humanitaires désastreuses. Quant aux USA et à l’Europe, ils doivent en grande partie leur décollage industriel aux quatre millions d’esclaves africains produisant le nerf de la première révolution industrielle : le coton. (3)

Surtout, les études menées sur cette période témoignent de la grande difficulté qu’avaient les puissances coloniales à employer les populations colonisées dans des travaux « rémunérés », les locaux préférant l’agriculture vivrière reposant sur une économie non marchande aux emplois dans les mines et les usines. Lorsque des millions de paysans viennent s’entasser dans des bidonvilles après avoir été chassés des campagnes contre leur gré, peut-on parler de progrès ?

La courbe qui sert de point de départ à la discussion est donc trompeuse. La période coloniale (1820-1950) fut caractérisée par une expropriation violente des populations locales qui, en perdant l’accès aux ressources naturelles, ont dû transiter d’un mode de vie de subsistance où la monnaie tenait un rôle marginal à un mode de vie capitaliste, où la monnaie devint nécessaire mais rare.

Deux visions de l’extrême pauvreté

Si on considère le progrès sous le prisme de la proportion et du relatif, Hickel lui-même reconnaît que l’humanité a avancé. Mais en termes absolus, le nombre d’humains vivant dans l’extrême pauvreté a augmenté drastiquement depuis le début de la mondialisation.

Pour résoudre cette querelle de « point de vue », on peut adopter le prisme de lecture néolibéral de Bill Gates et Steven Pinker, et se demander combien d’années seront nécessaires au rythme actuel pour éradiquer l’extrême pauvreté.

Bill Gates reconnaît qu’aujourd’hui, seulement 5 % de la richesse créée va aux 60 % les plus pauvres. Selon la World Economic Review, il faudrait à ce rythme plus de cent ans pour éradiquer l’extrême pauvreté, définie par un seuil à 1,90 dollar par jour, et plus de deux cents ans pour le seuil à 7,40 dollars. Ceci impliquerait, par ailleurs, que l’économie mondiale produise 175 fois plus de richesses qu’aujourd’hui. Vu l’étendue de la crise écologique actuelle, on réalise la folie d’une telle proposition.

L’alternative consisterait à mener des politiques différentes de celles défendues par Bill Gates, Steven Pinker et les chantres du capitalisme qui se réunissent tous les ans à Davos.

Notes : 

(1) Par exemple, si un grand nombre d’étudiants renonce à leurs études pour rejoindre le marché du travail, et que seuls 5% d’entre eux ne trouvent pas d’emploi, on observera une hausse du nombre d’actifs qui produira une baisse du taux de chômage, tout en obtenant et une hausse du nombre de chômeurs total.
(2) Par paresse, on citera le livre Sapiens, de Harari, chapitre 2.
(3) : Lire l’excellent livre de Edward E. Baptist, The half has never been told – Slavery and the making of American capitalism, qui montre, chiffres à l’appui, comment le coton a joué le rôle de matière première essentielle à l’essor de l’industrialisation, et comment l’écrasante majorité de ce coton provenait des USA. Un résumé par le New York Times est disponible ici.

Crédits de l’image de une : Pixabay / geralt

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