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Les nouveaux hussards du marché : qui sont les porte-voix du libéralisme dans les médias ?

Les nouveaux hussards du marché : qui sont les porte-voix du libéralisme dans les médias ?

Qu’ils louent les choix économiques d’Emmanuel Macron ou qu’ils les jugent insuffisants, Leonidas Kalogeropoulos, Agnès Verdier-Molinié et Mathieu Laine ont en commun d’être tous trois des libéraux convaincus, pour qui la libre concurrence et la non-intervention de l’État sont les garants de l’efficacité du marché.

Invités réguliers des plateaux de télévision, des matinales radio ou des colonnes de la presse nationale, Leonidas Kalogeropoulos, Agnès Verdier-Molinié et Mathieu Laine y défendent l’idéologie libérale à grands renforts d’arguments chiffrés et entendent dépasser le clivage gauche/droite. Malgré leurs prétentions scientifiques et la manière dont les médias les présentent (« directrice de Fondation de recherche », « avocat et essayiste »), les trois exercent ou ont exercé comme lobbyistes et sont ainsi inscrits au sein du registre des représentants d’intérêts que tient la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP). Solidement implantés au sein de la droite libérale et de ses réseaux de pouvoir, ils œuvrent à la réussite économique des grandes entreprises et illustrent la définition proposée par le philosophe québecois Alain Deneault, selon lequel l’expert « transforme de l’idéologie en science et présente un discours d’intérêts en un discours de savants »[1]. « Représentant de pouvoirs qui l’embauchent portant les habits du scientifique désintéressé »[2], l’expert contribue, selon Deneault, à légitimer les thèses dominantes et « fournit les données pratiques ou théoriques dont ont besoin ceux qui le rétribuent pour se légitimer. Pour le pouvoir, il est l’être moyen par lequel imposer son ordre »[3]. Tour d’horizon de ces hérauts du libéralisme économique.

Leonidas Kalogeropoulos, l’éthique patronale et l’entreprenalisme

Passé par les bancs de Sciences Po Paris et de l’Institut français de presse (IFP), ce lobbyiste médiatique dirige le cabinet Médiation et Arguments, qui « défend la liberté d’entreprendre, l’innovation, le pluralisme et le développement de la concurrence ». Professeur rue Saint-Guillaume et dans plusieurs écoles de commerce, il officie également comme vice-président de l’organisation patronale Ethic (Entreprises à taille humaine, indépendantes et de croissance). Fondé par Yvon Gattaz, père de l’ancien président du MEDEF, Pierre Gattaz, et présidé par Sophie de Menton – qui souhaitait un temps prendre la tête du principal syndicat patronal–, Ethic a pour devise « le pouvoir d’influence, le devoir d’influer ». La structure est notamment à l’origine de la campagne « J’aime ma boîte », qui a vocation à « fédérer salariés et entrepreneurs » et à célébrer l’entreprise à grands renforts de flyers et de badges. Animateur du collectif Liberté d’Entreprendre, qui milite pour sa reconnaissance constitutionnelle, Leonidas Kalogeropoulos est également impliqué au sein de David contre Goliath, une « vigie concurrentielle » qui investit l’épisode biblique pour débusquer les entorses à la concurrence et les situations de monopole, bêtes noires du libéralisme économique. Il défend ainsi l’ouverture aux VTC du marché occupé par les taxis, qualifiés de « monopole corporatiste » et lutte, au sein d’Alternative Télécom, pour la fin des monopoles dans le secteur de la téléphonie.

Débatteur régulier au sein de l’émission Les Experts, diffusée sur BFM Business, Kalogeropoulos est fréquemment invité dans les colonnes du pure-player Atlantico et plus rarement dans celles du Figaro et du Monde. Ce chantre de « l’entreprenalisme », nouveau fétiche du MEDEF sous l’ère Gattaz – pour qui le lobbyiste avait rédigé un rapport spécial en 2013 –, voit ainsi en Emmanuel Macron « l’incarnation d’une dynamique entrepreneuriale qui métamorphose la France », selon le titre d’une chronique publiée cinq jours après la victoire du candidat d’En Marche. Cette tribune, qui loue la volonté de « dépasser cette sclérose institutionnelle en se présentant comme le candidat de la gauche ET de la droite progressiste » (sic), ne manque pas de compliments envers le nouveau président, qui a su « prendre acte du fait que la société française a été transmutée par une nouvelle appréhension du phénomène entrepreneurial ». Ce phénomène entrepreneurial, donc, devient sous la plume de Kalogeropoulos un idéal splendide « qui ne serait plus le lieu de conflit des patrons d’un côté et des salariés exploités de l’autre, mais au contraire l’instrument d’une émancipation qui peut concerner des millions de Français désireux de s’emparer de leur liberté d’entreprendre ».

Un tel romantisme contraste avec les déclarations emportées sur Twitter du mouvement Ethic, dont les saillies numériques n’ont rien à envier à celles de la droite traditionnelle : à propos des statistiques du chômage, « 330 000 demandeurs d’emploi ne recherchent pas un emploi (source pôle emploi). Rien n’est fait contre cela » ; au sujet de la grève des pilotes d’Air France, « On est obligé de payer 3 fois + que son prédécesseur le pdg canadien @AirFranceFr. C’est le prix à payer pour trouver quelqu’un pour gérer ces pilotes !! » (sic), ou encore à propos des mobilisations étudiantes, « La honte ! Sorbonne université : 36ème dans le classement de Shanghai. Vive la non-sélection et les dégradations estudiantines encouragées par certains profs ».

Agnès Verdier-Molinié et l’IFRAP : recherche scientifique ou doxa libérale ?

Agnès Verdier-Molinié, 39 ans et historienne de formation, est elle aussi passée par les bancs de l’IFP avant de se diriger vers la représentation des intérêts. Invitée régulière des plateaux de télévision, elle y est souvent présentée comme « directrice de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques », qu’elle a rejoint en 2002. Sous cette dénomination à rallonge se cache en fait une organisation qui n’a pas grand-chose à voir avec les standards universitaires de la recherche scientifique. L’IFRAP, qui se définit lui-même comme un « think thank dédié à l’analyse des politiques publiques » et un « laboratoire d’idées innovantes » est intégralement financé sur fonds privés. Une enquête de l’hebdomadaire Marianne datant de février dernier relève que sur les 229 notes publiées par l’IFRAP pour l’année 2017, seules deux peuvent être attribuées à un chercheur en activité.

La Fondation édite un mensuel, Société Civile, dont les titres renseignent sur la ligne politique qu’elle défend et le public auquel elle s’adresse : le numéro d’août 2018 est ainsi intitulé « Fiscalité immobilière : la France surtaxée » ; celui d’avril 2018, « Oui à l’indispensable réforme de la SNCF » ; celui de février 2018, « Trajectoire 2018-2022 – Baisser plus les dépenses pour alléger la pression fiscale des entreprises » ; ou encore celui de janvier 2018, « Aligner les retraites public/privé : les économies, la méthode, le calendrier ». L’IFRAP, qui défend ainsi les thèses les plus libérales, est pourtant reconnue d’utilité publique par un décret émanant de Matignon, en date du 17 novembre 2009 : ses donateurs peuvent ainsi bénéficier de réductions fiscales. Ceci en toute légalité, bien que l’idéologie libérale du tout marché soit constamment défendue par la Fondation, et qu’elle soit inscrite, depuis le 20 décembre 2017, comme représentant d’intérêts, dénomination respectable des lobbies, à l’Assemblée Nationale, auprès de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP).

Mathieu Laine, conseiller du Prince

Des trois personnalités évoquées dans cet article, Mathieu Laine est celui dont les liens avec Emmanuel Macron sont les plus étroits. Né en 1975, il s’engage – après s’être formé à Sciences Po Paris – auprès du courant Idées Action, mené par l’ancien ministre libéral Alain Madelin, puis au sein de la campagne de Jacques Chirac lors de l’élection présidentielle de 1995. Il devient par la suite avocat d’affaires et fonde en 2007 sa société de conseil en stratégie, Altermind. Inscrite elle aussi au registre de la HATVP depuis le 23 janvier 2018, la société défend ainsi les intérêts d’imposants acteurs économiques tels que Carrefour, Danone, Intermarché, L’Oréal, Nestlé, AirBnb ou EDF. La vitrine numérique d’Altermind, qui se targue de « mettre la puissance académique au soutien des dirigeants » affiche une liste impressionnante de clients réputés. Mathieu Laine, qui réside dans un quartier huppé de Londres, a rejoint en 2005 le conseil d’administration de l’Association pour la liberté économique et le progrès social (ALEPS), fondée en 1966 pour promouvoir le libéralisme économique. En dépit de ce CV étoffé, c’est en qualité « d’avocat et essayiste » que le présentait récemment France Culture.

Contributeur régulier de l’hebdomadaire Challenges puis du journal Le Point, il aurait insufflé à Emmanuel Macron l’idée d’une candidature à l’élection présidentielle, et a d’ailleurs défendu à plusieurs reprises son ancien camarade de promotion rue Saint-Guillaume dans les colonnes du Point, exaltant une « disruption de l’offre politique ». Influencé par les théories des figures libérales Frédéric Bastiat et Friedrich Hayek, le lobbyiste s’est récemment illustré par une intervention remarquée le 15 juin dernier, sur les ondes de France Inter. Au micro de Nicolas Demorand, il vante ainsi la démocratisation de la valorisation du capital : « Il faudrait donner la possibilité à chacun, par le travail… vous donnez un coup de main sur un déménagement, vous donnez un petit cours, vous accompagnez une personne âgée : de zéro à cinq cent euros par mois, vous n’aurez ni taxe, ni impôt, c’est pour vous, c’est dans votre poche, c’est vraiment pour vous. Ça c’est le travail, mais c’est aussi le capital, à la Hernando de Soto [un économiste libéral péruvien, NDLR], vous avez un vélo, ou une poussette, et acheter une poussette, ça coûte cher. Et entre deux enfants, vous ne savez pas quoi en faire. Louez-la, et le revenu que vous allez obtenir, c’est que pour vous. Là, c’est l’anti-revenu universel, au sens où on vous donne pas de l’argent contre rien, vous allez pouvoir travailler et valoriser votre capital. » Rien qu’une étape de plus vers l’intégrale marchandisation du quotidien.

[1] Alain Deneault, « Les médiocres ont pris le pouvoir », Alterechos.be, le 22 avril 2016

[2] Ibid.

[3] Alain Deneault, « En politique comme dans les entreprises, les médiocres ont pris le pouvoir », Télérama, le 7 décembre 2015.

Légende : Agnès Verdier-Molinié,  le 6 novembre 2010 lors du 1er forum des Think Tanks organisé par la très libérale Fondapol

Crédits : François Daburon / Fondapol / CC BY-SA 2.0 / Wikimedia Commons

8 Comments

  1. peyle

    J’ai apprécié cet article car il faudrait présenter chaque intervenant en précisant ses intérêts et d’où il parle pour que chaque intervention soit analysée en fonction de leurs intérêts et non de les laisser se cacher derrière une soi-disant expertise. Si nous prenions cette habitude, leurs propos seraient enfin cohérents avec ce qu’ils défendent, et les citoyens moins informés et parfois complexés face à ces titres « d’experts », pourraient relativiser ces avis souvent péremptoires.

    Merci pour ce travail.
    C. Peyle.

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    • Stéphane ERARD

      Je connais des intérêts privés de certains mais je ne pense pas qu’il me soit permis de le dire.
      Malheureusement, car effectivement cela permettrait une meilleure lecteur et compréhension de leurs propos, et intérêts.

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  2. lolipop

    Que les riches soient riches car c’est comme ca qu’ils se sentent bien tant mieux pour eux et je leur souhaite, mais qu’ils deviennent apatrides dans leur tete et qu’ils essaient de faire aux français ce qu’ils ont fait aux noirs pendant la colonisation par exemple, la ca marche pas et je suis pour des sanctions pouvant atteindre les plus hauts degrés en rapport avec leur niveau de déconnexion

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  3. Politicoboy

    Merci pour ce bel exemple de journalisme. Passionnant et fort utile !

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  4. lesimposteurs994

    Ces lobbyistes qui n’aiment que l’argent et le confort matériel qu’il procure sont experts de rien du tout.Ces imposteurs se font passer pour experts (autoproclamés)et peuvent ainsi ramasser un bon paquet versé directement ou indirectement par de puissants groupes économiques dont ils sont les faire-valoir.
    Article passionnant !

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  5. yahiacirtaPascal Jean-Michel

    Téo Cazenave : vous faites une oeuvre très utile et salutaire en mettant au grand jours ces traitres à la patrie. Désormais Agnès Molinié et sa clique malfaisante ne roulent plus à couvert de studio en studio.
    Un grand merci.

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    • Denis

      Considérer certains comme malfaisants ne me dérange pas, je peux partager ce point de vue.
      Les considérer comme « traitres à la patrie » c’est adopter le langage de l’extrème-droite, avec tous les non-dits gerbant qui vont avec. C’est nul !

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      • Jean-Paul B.

        Je pense que l’expression « traître à la Patrie » employée dans le commentaire de Pascal Jean Michel doit être compris au sens qu’il avait pour les révolutionnaires de 1789,dans le cas précis de Mathieu Laine elle sert à mettre en lumière sa situation d’exilé fiscal à Londres.
        Donc attention,cher Denis, à ne pas abuser du point Goodwin pour « victimiser » ce type de personnage qui s’exonère de l’impôt dû à la Patrie en s’installant à l’étranger (pas trop loin quand même!) et vient faire la leçon à nous les citoyens honnêtes qui contribuons au Bien commun.
        Je ne suis donc pas surpris de le voir flagorner Macron sur les médias publics.
        Après la malencontreuse explosion en vol de Fillon,l’oligarchie a vite promu Macron pour défendre ses intérêts contre ceux de l’immense majorité du peuple qui est,pour l’instant, toujours aveuglé par les « paillettes ».
        La « politique spectacle » n’a pour seul objectif que de dissimuler,souvent avec succès,la lutte des classes à la conscience de ceux qui la subissent.
        Marx est toujours d’actualité.

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