Les Économistes Atterrés dissèquent le phénomène Macron

Les Économistes Atterrés dissèquent le phénomène Macron

Quelques membres des Économistes Atterrés, collectifs de chercheurs critiques de l’orthodoxie libérale en économie, publient sous la direction d’Henri Sterdyniak une analyse importante de notre président : Macron, un mauvais tournant (Les Liens qui Libèrent). Nous reproduisions ici, avec leur accord, des extraits de cet ouvrage.

N’en doutons pas, il y a une cohérence dans les décisions qu’a prises le président Macron et que nous détaillons dans ce livre. De la préférence pour les riches (les « premiers de cordée ») a l’affaiblissement des droits des travailleurs, les exigences exprimées sans retenue depuis longtemps par le Medef sont largement satisfaites. Mais, au-delà de cette posture ouvertement au service d’une classe, la substitution implicite d’une devise mercantile a notre devise républicaine exprime crûment un projet de société dans lequel il ne s’agit pas de réinventer un nouveau cours politique, de quitter le « vieux monde politique » pour un « nouveau », mais, tout au contraire, il s’agit d’extirper la chose politique de la société, c’est-a-dire d’effacer la politique. Cet effacement est bien sur déguisé : la supercherie consiste à proclamer que les idéologies n’ont plus cours pour mieux imposer celle qui domine ; elle consiste aussi à vanter les ressources de la société civile tout en installant au pouvoir une caste technocratique refermée sur elle-même ; ainsi, le gouvernement de la société se transforme en gestion aveugle d’une entreprise géante appelée France(1).

Emmanuel Macron affirmait pendant sa campagne : « Le choix de notre génération, c’est celui de poursuivre le rêve des Lumières, de les faire vivre, de les faire exister en France et en Europe, parce que c’est notre devoir, parce qu’il est menacé, parce que cette lumière, elle est en train de vaciller, parce qu’elle est fragile(2) . » Il n’en fallait pas plus pour que les médias s’extasient sur ce « président philosophe ». Or, qu’y a-t-il de commun entre l’universalisme des Lumières et l’insertion de la start-up France dans la mondialisation capitaliste ? Quelle est cette philosophie dont l’idée maîtresse est que l’impératif du marché s’impose a tous ? Qu’est-ce qu’une philosophie qui bannit toute critique sur l’ordre du monde ? C’est précisément une idéologie. Une idéologie qui nécessite pour sa diffusion de retourner l’histoire : « Comme la France de 1945 et du Conseil national de la Résistance, nous devons changer de logique profonde et refonder nos manières de penser, d’agir et de progresser(3). »

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À ce détournement intellectuel s’ajoute une mystification sociale d’un nouveau genre. La société civile, dont le président ne cesse de louer les mérites, les potentialités et les qualités d’entreprendre, est réduite au centile supérieur de la répartition des revenus, patrimoines et pouvoirs. Dans ces conditions, nul besoin d’institutions sociales, de syndicats et autres corps intermédiaires pour participer aux régulations nécessaires. D’ailleurs, « régulation » est un mot tellement inconnu dans le langage macronien qu’aucun statut régulateur ne doit résister. Ainsi, les ordonnances ayant abouti à la loi Travail 2 n’ont donné lieu à aucune négociation avec les syndicats ; la reforme de la SNCF n’a pas varié d’un iota depuis sa première annonce : le statut des cheminots sera abrogé pour les nouveaux embauches et la concurrence sera ouverte pour le transport des voyageurs. Les préparatifs d’une reforme des retraites se déroulent selon le même schéma : le gouvernement charge un Haut-commissaire de présenter aux syndicats et aux citoyens les questions qu’il se pose, alors qu’il a déjà tranché sur les réponses. Aussi, la foi en la société civile du président Macron ne vaut pas plus que celle du Medef, qui prétend incarner cette société civile lorsqu’il veut imposer ses vues, pas plus non plus que celle du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale ou de l’Organisation mondiale du commerce, qui se réfèrent aujourd’hui a une « société civile internationale », tout en continuant à imposer leur férule aux peuples réfractaires au libéralisme intégral.

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En réalité, le mépris vis-a-vis des institutions de la société civile est le reflet de la négation des contradictions qui traversent la société. Gloser sur l’individu autoentrepreneur de soi, hors de tout contexte social, est une manière de débarrasser la société de ses antagonismes principaux, si chacun n’est confronté qu’à ses choix personnels. Mais, sans conflits fondamentaux, à quoi servirait la politique ? Toute pensée sur les contradictions sociales étant exclue ou plus exactement déformée à l’aune des lunettes néolibérales (le conflit opposerait les » entrepreneurs de soi » à tous ceux qui les entravent : salaries à statut, « assistés », etc.), la politique devient inutile, aucun débat de fond n’a de raison d’être sur les choix engageant l’avenir, puisque tout répond à des impératifs techniques et a une loi aussi « naturelle » que celle du marche. Il n’est plus nécessaire de se référer aux « vieux clivages », la conflictualité sociale a été rendue invisible ; un « contrat social » au sens de Rousseau, est désormais totalement désuet. Or, Rousseau, philosophe de ces Lumières chères a Macron, comprenait que la primauté donnée a l’intérêt privé ne pouvait être contenue que par la politique, seule à même de porter l’intérêt général. Aux antipodes de cette conception, la pensée du président Macron est celle d’un avant-politique, tout en se pressentant comme un après-politique.

La démocratie, dans son fondement comme dans son fonctionnement, est dégradée par les conceptions du président Macron. Dans son fondement parce que l’objet de la démocratie est de mettre en discussion permanente les enjeux de la société, de faire s’exprimer les intérêts divergents, de confronter les projets et de pacifier les choix. Dans son fonctionnement aussi parce qu’une société ne peut connaître de stabilité si sont concentrés dans les mêmes mains tous les leviers, allant de l’économie à la politique en passant par le médiatique et le culturel. Encore une entorse à la philosophie des Lumières par l’effritement progressif de la séparation des pouvoirs définie par Montesquieu. Lors de son élection a la présidence de la République, la plupart des commentateurs ont disserté sur la filiation du « philosophe Macron » à Paul Ricoeur. L’imposture est à son comble quand on lit ce dernier : « L’homme ne peut pas éluder la politique, sous peine d’éluder sa propre humanité(4)«  Ou bien : « La responsabilité de l’intellectuel consiste à réintroduire du conflita href= »#_edn5″ name= »_ednref5″>(5). »

Lire aussi : Thomas Guénolé et Thomas Porcher contre la pensée unique en économie

Nous critiquons le mauvais tournant négocié par le président Macron parce que ses réformes menacent tous les équilibres économiques et sociaux, déjà fragilisés par le capitaliste financier, mais aussi parce que sa vision de la société condamne la politique au sens originel, gérer les choses de la cité. La mort de la politique serait la mort de la démocratie. Un mauvais tournant qui risquerait de se révéler être un virage très dangereux.

Notes : 

(1) Pour approfondir cette approche, voir : http://jeanmarieharribey.fr/ledire/individualisme-macronien.pdf
(2) Emmanuel Macron, Discours de Nantes, 19 avril 2017.
(3) Emmanuel Macron, Révolution, Paris, XO Editions, 2016, p. 74.
(4) Ricoeur, Paul, « Le paradoxe politique », Histoire et vérité, Paris, Seuil, 1955, repris dans Michael Foessel et Fabien Lamouche, Ricoeur, Textes choisis et présentés par, Paris, Seuil, 2007, p. 367-368.
(5) Foessel, Michael, « Paul Ricoeur, éducateur politique », Préface à Paul Ricoeur, Philosophie, éthique et politique, Entretiens et dialogues, Paris, Seuil, 2017, p. 10.

Légende : Emmanuel Macron, le 10 septembre 2014

Crédits : Gouvernement français / Wikimedia Commons

1 Comment

  1. Yannis

    Oui, on fait mine de s’effrayer de l’arrivée à la présidence au Brésil de Jaïr Bolsonaro, candidat de l’extrême droite prêt à détruire tous les acquis sociaux de ce pays depuis sa sortie de la dictature (terminée seulement en 1984) et combinant les pires travers d’un psychopahte. Mais la destruction systématique du programme de la Résistance, de la souveraineté de la France et de l’équilibre des 3 pouvoirs, est bien avançée depuis Sarko/Hollande et s’accélère avec Macron. Celui-ci est aussi un tueur à gage, entouré d’une équipe de pantins ou de malfrats qui n’a pas de temps à perdre, Et la population française reste très passive, en se dispersant et se querellant sur n’importe quel sujet, et en provoquant peut-être elle aussi bientôt la catastrophe politique, qui risque bien d’arriver avant celle climatique.

    Finalement, les élections mexicaines de cet été, avec Lopez Obrador, candidat socialiste, qui prendra ses fonctions fin 2018, laisse au moins espérer un rééquilibrage assez surpenant en l’Amérique latine, entre les trois géants que sont le Brésil, l’Argentine et le Mexique. Les 2 premiers dans le cône sud versent de plus en plus dans le scénario catastrophe, chaos et pillage des ressources, Le reste du continent sud-américain et le centre hésitant entre ultralibéralisme débridé comme en Colombie, et politique de redistribution sociale comme en Equateur. Cuba et le Venezuela restant deux pôles forts du socialisme (toujours à faire retomber dans leur zone d’influence pour les faucons ètasuniens),

    Le Mexique, tout en étant pieds et poings liés par la zone de libre échange avec ses voisins du nord, USA et Canada, reste un pôle de relative stabilité économique et poco a poco se (re)construit pour ce nouveau millénaire. On espère qu’il tirera avec vertu et vision le monde latino vers moins de crimes et de corruption, plus de justice sociale et de préservation de l’environnement.

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