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David Cayla : « La suppression de l’ISF n’incite absolument pas à l’investissement »

David Cayla : « La suppression de l’ISF n’incite absolument pas à l’investissement »

David Cayla est enseignant-chercheur à l’université d’Angers et membre du collectif des Économistes atterrés. Il est l’auteur avec Coralie Delaume de La fin de l’Union européenne (Michalon, 2017) et de L’économie du réel, qui est paru en juin dernier (De Boeck Supérieur). Il revient avec nous sur les mesures « sociales » d’Emmanuel Macron annoncées ce 10 décembre.

Ce lundi 10 décembre, le président de la République s’est exprimé 13 minutes en direct de l’Élysée. Macron a annoncé plusieurs mesures afin de calmer le mouvement social en cours : « revalorisation » du SMIC, suppression de la hausse de la contribution sociale généralisée pour les retraités touchant moins de 2 000 euros net par mois, défiscalisation des heures supplémentaires, etc. Par-delà les formules chocs, ces réponses semblent très faibles. L’économiste atterré David Cayla, auteur de L’économie du réel, nous aide à faire le point.

Le Média : Macron a annoncé ce 10 décembre que « le salaire d’un travailleur au SMIC augmentera de 100 euros par mois dès 2019 sans qu’il en coûte un euro de plus pour l’employeur »… Il semblerait pourtant que cette hausse n’en soit pas une vraie. Pourquoi ?

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David Cayla : Emmanuel Macron n’augmente pas le SMIC mais la prime d’activité, une aide sociale issue de la fusion du RSA d’activité, mis en place par Nicolas Sarkozy, et de la « prime pour l’emploi » créée à l’époque de Lionel Jospin. Cette allocation vise à compléter les revenus des salariés pauvres, ceux qui touchent entre 500 et 1500 euros mensuellement.

À l’origine, ces primes avaient pour objectif d’inciter les chômeurs à la reprise d’emploi selon la formule du « make work pay » (rendre le travail payant). Cependant les études empiriques ont montré depuis longtemps que le chômage n’est que marginalement un problème d’incitation au travail et que le postulat de certains selon lequel il suffirait de « traverser la rue » pour trouver un emploi est largement exagéré.

La prime d’activité n’est donc pas un véritable outil de lutte contre le chômage. Mais elle représente un moyen assez efficace d’augmenter immédiatement les revenus des ménages modestes.

Justement, quelles seront les effets sur le pouvoir d’achat des bas revenus ?

À court terme, le rehaussement de la prime d’activité améliore incontestablement le pouvoir d’achat des classes populaires. Cette amélioration est bienvenue pour ces personnes ; elle est également très utile à l’économie française car on sait que les catégories modestes consomment la plus grande partie de leurs revenus en France, contrairement aux ménages aux revenus plus élevés. En effet, l’essentiel de cette consommation nourrit le secteur des services et donc contribue directement à la croissance et à l’emploi en France. La croissance française a été durement atteinte par les mesures précédentes (hausse de la CSG, faible augmentation des retraites, baisse des APL…). On peut donc anticiper que cette fois, la hausse des dépenses de redistribution aura un effet positif. Toutefois, il faut garder en tête que tous les salariés au SMIC ne bénéficient pas de la prime d’activité qui est versée sous condition de ressources.

À moyen et long terme, l’effet sur le pouvoir d’achat de la prime d’activité est plus ambigu. Centrée sur les bas salaires, la prime fonctionne un peu comme une subvention implicite aux bas salaires. Toute hausse salariale entraîne une réduction de la prime pour le salarié. Il devient donc moins intéressant pour l’employeur d’augmenter son salarié et de le « décoller » du SMIC. En conséquence, plus le montant de la prime d’activité augmente, plus cela incite les employeurs à recruter au salaire minimum plutôt qu’à un salaire légèrement supérieur.

D’autre part, comme la fiscalité française est peu redistributive, la hausse des aides sociales est en partie supportée par les ménages modestes. L’effet à long terme de cette prime sur le pouvoir d’achat des ménages est donc incertain. On peut craindre que les entreprises ne prennent l’habitude de se défausser sur l’État pour prendre en charge une partie du coût salarial comme cela se fait de plus en plus, à l’instar du CICE.

Au final, on finit par ne plus trop savoir si la prime d’activité est une véritable allocation sociale ou une forme de subvention indirecte des entreprises.

Lire aussi : David Cayla : « L’État a adopté dans son fonctionnement la logique du management néolibéral »

 Macron défiscalise à nouveau les heures supplémentaires, comme Sarkozy avant lui. Quelle est l’efficacité de cette mesure ?

C’est une mesure plutôt populaire car elle donne l’impression d’agir directement sur le pouvoir d’achat de tous ménages en emploi. Les récentes « lois travail » permettent par ailleurs aux entreprises de déroger aux conventions collectives en permettant de moins bien rémunérer les heures supplémentaires. Au total, on a l’impression d’un gagnant-gagnant. Le salarié travaille davantage et touche un revenu majoré ; l’employeur s’assure d’une plus grande flexibilité en rendant les heures supplémentaires plus attractives, ce qui lui évite de devoir recruter en intérim ou en CDD.

Le problème c’est que, justement, dans la conjoncture actuelle marquée par un fort taux de chômage, la hausse des heures supplémentaires se fait au détriment de l’emploi. Dans une récente étude, l’OFCE a calculé que la hausse des heures supplémentaires en 2011 dues à cette mesure avait entraîné la perte directe de 30 000 emplois.

À cet effet négatif sur l’emploi il faut aussi ajouter l’effet sur les finances publiques. En 2011, la défiscalisation et désocialisation des heures supplémentaires s’est traduite par un coût pour les finances publiques de 4,5 milliards d’euros. Selon la manière dont ce coût est financé (par une baisse des dépenses publiques ou une hausse des prélèvements), on peut aller jusqu’à une perte d’environ 100 000 emplois. C’est tout de même un comble, en période de chômage, d’annoncer comme une bonne nouvelle une mesure qui coûte près de 5 milliards d’euros et qui détruit des dizaines de milliers d’emplois !

Le président n’est pas revenu sur la suppression de l’ISF. Son rétablissement est-il nécessaire ?

La suppression de l’ISF a été vécue comme le marqueur d’une politique de classe en faveur des plus fortunés. Il est clair qu’il ne peut y avoir de « tournant social » tant qu’Emmanuel Macron refusera de le rétablir.

Mais l’ISF n’est pas qu’un impôt symbolique. Sa transformation en impôt sur le patrimoine immobilier a coûté près de 3,5 milliards d’euros aux finances publiques. Tout ça pour quel résultat ? Contrairement à ce qui a été avancé, sa suppression n’incite absolument pas à l’investissement. D’une part parce qu’il est tout à fait possible d’investir en France sans être résident (or, seuls les résidents sont assujettis à l’ISF). D’autre part car les investissements sont des flux et le patrimoine un stock. Il ne suffit donc pas de posséder beaucoup pour investir beaucoup. Au contraire, un ISF intelligent devrait permettre de taxer moins les entrepreneurs et davantage les rentiers. En le supprimant, Emmanuel Macron s’est privé d’un outil qui aurait pu utilement favoriser l’activation des patrimoines stériles.

Légende : Emmanuel Macron, le 10 décembre

Crédits : Capture d’écran / YouTube / Le Monde

5 Comments

    • herezia

      > Sur la base des résultats obtenus aux États-Unis, les modifications du dispositif initial de la PPE inscrites dans la Loi de finances de 2003 sont supposées accentuer l’incitation au travail. Il est néanmoins peu probable que la PPE induise les effets positifs sur la participation au marché du travail observés aux États-Unis, et dans une moindre mesure au Royaume-Uni, et ceci pour deux raisons principales: d’une part les différences entre les dispositifs sont trop importantes pour que les mêmes effets se produisent, d’autre part les contextes économiques anglo-saxons et français (particulièrement en ce qui concerne le marché du travail) ne sont pas équivalents.

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  1. Salminho

    100 € par mois en 2019, d’accord, mais alors que ce soit 100 € par mois CHAQUE mois de 2019 !

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  2. Jean-Paul B.

    Bonjour,
    à propos de la suppression de l’ISF,France Info (!!!) nous révèle enfin ce que les « complotistes » (dénommés ainsi par les médias de révérence) avaient annoncé dès le début du quinquennat, sans pouvoir en apporter la preuve matérielle: Macron est bien le président des riches.
    Voir lien ci-dessous.
    https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/l-histoire-secrete-de-la-reforme-de-l-isf-elle-a-ete-precipitee-sous-la-pression-deconomistes-et-de-grands-patrons_3199431.html

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