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Marchés obligataires : après la grande bouffe, la grande peur

Marchés obligataires : après la grande bouffe, la grande peur

Par Laurent Miermont, élu de Paris 13, Socio

Contrairement à ce que peut faire croire au téléspectateur le bandeau défilant de BFM-TV, le plus gros marché financier du monde n’est pas le marché des actions, mais celui des obligations, où s’échangent les titres de dette des Etats et des grandes entreprises. Certes, la palme est remportée de peu : la taille du marché obligataire mondial, avec 100.000 milliards de dollars en 2017, dépasse celle du marché actions de « seulement » 8000 milliards. Mais sa progression est phénoménale : le volume des obligations a été multiplié par 10 depuis 1990, notamment sous l’effet de l’explosion des dettes souveraines des pays industrialisés.

Le point commun du marché obligataire avec le marché actions est que sa tendance se décide aux Etats-Unis. Ceux-ci représentent en effet à eux seuls 37% du marché obligataire, contre 44% pour tous les autres pays développés (Japon, Royaume-Uni, membres de la zone euro…) et 18% pour les pays émergents (essentiellement Sud-Est asiatique, la Chine étant peu émettrice d’obligations).

Comme vous le savez sans doute, c’est le marché obligataire qui détermine les taux d’intérêts à long terme, particulièrement les rendements à 10 ans, qui sont les principaux titres de dettes émis par les Etats. Et comme moins de monde le sait, lorsque le prix des obligations monte, leur taux d’intérêt baisse, et inversement. C’est ce mécanisme qu’il s’agit d’étudier, afin de voir dans un second temps dans quelle situation (très instable) se trouve actuellement le marché obligataire mondial.

Imaginons un pays, au hasard les Etats-Unis, souhaitant refinancer sa dette au moment où son déficit explose, à cause d’une loi de finances supprimant la moitié des impôts payés par les riches (toute ressemblance avec une République au drapeau tricolore est purement fortuite), augmentant le budget de l’armée et budgétant des sommes folles pour construire un mur.

Aux Etats-Unis, les taux à 10 ans sont de l’ordre de 2,5% actuellement. Mais les marchés sont très nerveux à cause de la politique budgétaire de Trump, et tout le monde anticipe une remontée rapide à 3%, voire plus. On a l’impression que 2,5% ou 3%, ça ne change pas grand-chose. Or ça n’est pas rien, loin s’en faut, mais pour s’en rendre compte il faut comprendre comment fluctue le prix des obligations.

On prendra pour ce faire un Bond du Trésor US à 10 ans, de valeur 100$, dont le «coupon» annuel est de 2,5$ (soit 2,5% d’intérêt). Si les taux remontent à 3%, quel sera le nouveau prix de cette obligation ? Pour le déterminer, il faut que le montant du «coupon» (les 2,5$) soit égal non plus à 2,5% mais à 3%.

Divisez 2,5 par 3, cela donne 0,83. Multipliez 0,83 par 100 et vous obtenez 83$, le nouveau prix de l’obligation permettant d’ajuster les anciens taux d’intérêt (2,5%) aux nouveaux (3%). L’obligation émise à 100$ ne vaut plus que 83$ : elle a perdu 17% juste à cause d’une hausse de 0,5 point des taux d’intérêt ! En résumé, c’est comme cela que survient un krach obligataire. Lorsque les taux d’intérêt montent brusquement, le prix des anciennes obligations diminue de façon purement mathématique (et inversement : si vous avez émis une obligation de 100$ à 3% et que les taux baissent à 2,5%, alors son nouveau prix est de 3/2,5 = 1,2 x 100 = 120$). Voilà pourquoi les obligations montent quand les taux baissent, et pourquoi elles baissent quand les taux montent.

En 2007, au moment de la grande crise financière, les taux à 10 ans américains tournaient autour de 5%. Puis ils ont baissé jusqu’à 0,7% vers 2013, pour remonter tout doucement, très graduellement, jusqu’à 2% fin 2017. Vous imaginez l’argent gagné par les acheteurs d’obligations de 2007 grâce à cette chute des taux. Eh bien imaginez maintenant ce qu’ils pourraient perdre sur des obligations achetées en 2013. Faites le calcul. Si les taux remontent à 3%, la perte sur une obligation de valeur 100 en 2013 sera de… 77%.

Le marché obligataire peut donc faire très, très mal. Or actuellement les taux se tendent fortement sur ce marché. Tout le monde anticipe leur remontée à 3%, voire plus. La vitesse de passage de 2,5 à « 3 voire plus » est ce qui fait le krach – ou pas. Elle dépend de nombreux facteurs. Parmi ceux-ci, il y a la fin annoncée de la planche à billets. La Banque centrale américaine (ou « Federal Reserve » ou « Fed ») a racheté depuis 2011 pour plus de… 4500 milliards de bonds du Trésor sur le marché obligataire. Quand vous rachetez, le prix grimpe. Et donc le taux d’intérêt baisse. C’est comme cela que la Fed a réussi à faire plonger les taux de 5% en 2007 à 0,7% en 2013-2014.

Mais cette planche à billets va s’arrêter car le cash déversé sur les capitalistes par la Fed (rassurez-vous, en Europe la BCE a fait exactement la même chose) n’a pas servi pour investir dans l’économie réelle mais pour spéculer à la bourse. Les prix sont montés très haut. Beaucoup trop haut. Même avec les profits faramineux enregistrés ces dernières années, le cours des actions est trop cher. Il faut donc s’efforcer de faire dégonfler la bulle ; et cesser de refiler du cash aux capitalistes. Mais ceux-ci s’inquiètent. Ils voient que la politique budgétaire de Trump va faire exploser le déficit, donc la dette. Les capitalistes seront mis à contribution pour la financer, mais ils en exigeront forcément des taux d’intérêt plus élevés.

Nous sommes face à deux phénomènes cumulatifs : l’arrosage de cash par la Fed s’est arrêté ; et le déficit public américain va exploser (au vu de la dernière loi de finances américaine, il se creusera de… 710 milliards de dollars par an pendant les 10 prochaines années !). Les taux d’intérêt vont forcément monter : les mathématiques s’appliqueront au marché obligataire, alors que le prix des obligations est, comme celui des actions, très cher.

Le risque d’effondrement est donc très élevé. Les capitalistes ont peur. Ils préfèreraient que les taux restent bas, que la Fed continue de leur imprimer des milliers de milliards de dollars pour soutenir le cours des actions – et le font savoir. Le yoyo enregistré depuis janvier 2018, avec un mois de mars vraiment bof, résulte de cette pression des marchés sur les autorités budgétaires et monétaires américaines.

Quelle bonne nouvelle pourrait dissiper ces craintes ? Que pourrait-il arriver, pour à la fois soutenir le prix des actions, alors que l’arrosage de cash s’arrête, et soutenir celui des obligations, alors que les taux montent ? Même en extrayant encore plus de profits, même en rachetant davantage leurs propres actions, les entreprises ne peuvent plus justifier leur cours de bourse ; et le Gouvernement américain ne peut plus justifier des taux d’intérêt si bas.

Personne ne sait comment calmer la grande peur des marchés. Ou plutôt si : il faut faire en sorte que les causes de la peur disparaissent. Et pour y parvenir, il n’y a, en réalité, pas d’autre moyen que faire dégonfler la taille pachydermique du marché obligataire en procédant à des annulations massives de dettes souveraines. A ma connaissance, dans le champ politique, seule la France insoumise a cette lucidité.

Crédits : Carlos Delgado/Wikimedia Commons

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