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Et tout à coup Nicolas Hulot ouvrit les yeux

Et tout à coup Nicolas Hulot ouvrit les yeux

Le numéro 3 du gouvernement, ministre d’État a annoncé sa démission au micro de France Inter. En 15 mois, il n’aura pas réussi à imposer ses vues à un gouvernement qui a instrumentalisé sa dimension d’icône de l’environnement.

Dans une première vie, Nicolas fut photographe de presse à l’agence Sipa. Souvent le premier sur les lieux de l’événement, il se révéla un photographe incertain. Ainsi, en 1978, en planque depuis 46 jours devant le domicile du baron Empain, — un industriel flambeur enlevé deux mois plus tôt par des voyous — il s’absente au moment où le séquestré regagne son domicile après sa libération par ses ravisseurs. Le cliché de l’année vient de passer sous le nez du jeune Hulot.

Un an plus tard, le reporter est Porte de Clignancourt à Paris. Jacques Mesrine, truand emblématique de la fin des années 1970 vient d’être abattu par le commissaire Broussard et ses hommes. Nicolas Hulot, révulsé par la scène, refuse de prendre le moindre cliché. Attitude qui honore l’homme, mais qui désespérera ses employeurs.

La malédiction Hulot

C’est là tout le drame de Hulot. L’intuition de l’endroit où il faut être, l’incapacité à savoir ce qu’il faut faire. À 40 ans de distance, la malédiction se répète.

Lorsqu’il accepte de rejoindre le gouvernement d’Édouard Philippe, Nicolas Hulot est conscient qu’il ne peut, une nouvelle fois, différer son entrée en politique. Comme lorsqu’il avait refusé d’être le candidat des écologistes en 2007.

L’urgence environnementale commande désormais que l’action politique s’organise autour de cette question. La COP 21 vient de s’achever. L’accord de Paris est un succès. 196 pays sur les 197 représentés à l’ONU viennent de s’engager à réduire l’émission de gaz à effet de serre. Figure médiatique éternellement plébiscitée par les Français au point d’accéder au rang de conscience morale, Nicolas Hulot ne peut plus refuser de mettre les mains dans le cambouis. Autrement dit, d’agir !

Étranger au meccano politique

Mais la mécanique politique n’a jamais été l’affaire de l’ancien présentateur. Pire, c’est tout ce qu’il déteste — à preuve son incapacité à triompher de la très peu médiatique Eva Joly à la primaire écologiste de 2011 pour la présidentielle de l’année suivante. Le naufrage est déjà inscrit sur la feuille de route.

Comment, par exemple, faire plier EDF, cet État dans l’État ? Sur le papier, c’était pourtant simple. Détenue majoritairement par la République — 83,7% du capital —, l’entreprise nationale ne pouvait que se conformer à la loi sur la transition énergétique votée par la représentation nationale en 2015.

Eh bien non, en janvier 2018, EDF annonce qu’elle ne fermera aucune autre centrale que Fessenheim avant 2029. Reportant ainsi la transition énergétique de 2025 à 2035.

C’était à ce moment-là que Nicolas Hulot aurait dû démissionner. Car il n’est de plus puissant lobby, en France, que celui du nucléaire. Où donc, par exemple, s’acharnerait-on à promouvoir la filière EPR qui se révèle une impasse technologique et financière doublée d’un scandale d’État ?

Chemin de croix

La suite ne pouvait être qu’un long chemin de croix. Des perturbateurs endocriniens au glyphosate, en passant par l’agroalimentaire, Nicolas Hulot aura avalé toutes les couleuvres. Chacune accompagnée de sa sempiternelle séance de calinothérapie dispensée tantôt par Emmanuel Macron, tantôt par Édouard Philippe.

Ces deux-là avaient compris très tôt la formidable prise de guerre que représentait la présence de Nicolas Hulot à leurs côtés. À ces quadragénaires pressés, adeptes du court-termisme et de la logique comptable, l’ancien animateur d’Ushuaia apportait une vision, un souffle. Tout à coup, la macronie n’était plus simplement le bal des petits marquis passés prestement du social libéralisme à l’accaparement cynique de l’État. Hulot incarnait la vertu qui faisait défaut. On marchait enfin vers un monde meilleur. Du moins pouvait-on travailler à le faire croire.

Compromis ou compromission

Certes, le nouveau ministre finirait par regimber, le chef de l’État et son Premier ministre le savaient. Car l’apologie conjointe du business et de l’écologie a ses limites. Mais le couple Macron-Philippe se faisait fort de faire partager à sa nouvelle recrue les subtilités du compromis pour ne pas dire les délices de la compromission. Ancien lobbyiste d’AREVA de 2007 à 2010, le Premier ministre sait y faire.

Au fond, dans la tête de l’exécutif, Nicolas Hulot n’a jamais été qu’un accessoire d’ornement. Un exemple d’application du greenwashing à la politique.

Seul et donc impuissant

Et puis, que pesait-il, ce chevelu sans cravate ? Une part d’audimat, certainement. Mais combien de divisions ? Pas un parti, pas un député, pas un sénateur, pas même un maire qui se réclame de lui.

Un homme seul. Cela durerait ce que ça durerait. L’essentiel était d’entretenir le quiproquo le plus longtemps possible.

Longtemps Nicolas Hulot est resté dans le déni de son impuissance. Voulant croire que, malgré tout, il parviendrait à faire avancer sa cause — et peut-être a-t-il obtenu qu’on renonçât à l’aéroport de Notre-Dame des Landes.

À intervalles réguliers, il a agité le spectre de sa démission. Comme dans ces couples où l’on parle sans cesse de divorce pour mieux oublier qu’on n’aura pas le courage de passer à l’acte.

En quittant la matinale de France Inter où il venait d’annoncer son départ, Nicolas Hulot a confié à Nicolas Demorand qu’il n’avait pas prémédité sa décision lorsqu’il s‘est installé devant le micro.

La fin du déni

Et puis, soudain, les questions de ses interlocuteurs journalistes ont fait office de catharsis, lui révélant l’aveuglante évidence de la vacuité de son rôle dans le dispositif gouvernemental. Au mépris de la protection de la biodiversité, contre tout ce qu’il avait pu déclarer, on allait autoriser les chasseurs à tirer sur davantage de volatiles. Un recul parmi d’autres. Pas le plus important. Pas le plus significatif. Mais incontestablement celui de trop.

Il lui fallait brûler ses vaisseaux. Là, en direct, devant le micro. Au mépris du protocole de la République qui veut que le chef du gouvernement en soit le premier avisé. « Je ne veux plus me mentir » a lâché le ministre devant les journalistes médusés, peu habitués qu’ils sont à si peu de mise en scène ou à tant de sincérité, c’est selon.

Le dernier troubadour

Côté gouvernement, on s’en est tenu au service minimum. Remerciements, action saluée, détermination renouvelée, Édouard Philippe avait l’air plus résigné qu’affecté en s’exprimant devant les journalistes.

Reste que ce départ tombe mal. Les sirènes de la Macronie se sont évanouies dans les lacrymogènes des mobilisations sociales du printemps et les brouillards de l’affaire Benalla. En claquant la porte ce matin, le dernier troubadour confirme indirectement que ce nouveau monde ressemble furieusement à l’ancien. Et que la magie n’opère plus.

Crédits : patrick janicek /Flickr

25 Comments

  1. Alexander

    Un résumé for élégant. Toujours un plaisir de vous lire.

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  2. marco

    Très heureux de retrouver la plume de Serge Faubert dans LEMEDIA PRESSE.

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  3. TOUATI

    Bonjour,
    Vos article concernant le vendeur de savons est plus que pondéré.
    Il eut été préférable de raconter ou plutot de démonter la Fable Urbaine concernant cet Imposteur qui est tout sauf Ecolo-Comptatible avec l’Urgence Climatique.
    Ce gus possède tout les Attributs Modernes de la Réussite Matérielle Moderne avec villas , voitures ,fric a gogo, actionnaires.
    Mais comment en sommes nous arrivé la ?
    Quelle scandale , d’ailleurs ce qu’on fait a notre Planète est la Honte de notre Temps.

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  4. Amstramgram

    Excellent résumé de la biographie de ce pauvre N.Hulot qui semble avoir pris des vessies pour des lanternes … on ne peut croire une seconde qu’il ait cru pouvoir faire quoique ce soit dans ce gouvernement-là, sauf à se mentir aussi à lui-même ! Il en devient pathétique et cela n’enlève rien à sa responsabilité dans le retard de prise de conscience du pays sur la véritable nature de Macron, aux antipodes de l’écologie.

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  5. Dossin jean

    Plus je vous lis et plus je vous entends, plus je vous trouve prétentieux

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      • Dossin jean

        Oui, il y a des veaux disait de Gaulle qui se comportent maintenant comme des moutons.

  6. Grolleau

    Cela fait plaisir de voir que le Média repart enfin, et de vous lire en attendant de vous entendre, Serge Faubert. J’ai eu un peu peur que vous ne soyiez plus là, je dois dire. Oui, on pourrait imaginer des articles plus à charge sur Hulot, et on en lit par ailleurs mais ce que j’attends du Media c’est de la diversité, du pluralisme dans un cadre « ecolo-socialiste » et je trouve mon compte dans les articles de ce 28 août que j’ai lus. Merci

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    • Serge Faubert

      Merci de votre soutien et de votre éloge du pluralisme que je partage, cela va sans dire.

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  7. Castera

    Merci Serge Faubert pour ce billet documenté et avec cet humour grinçant de circonstance
    Heureux de vous retrouver sur le Média.

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  8. Pentothal

    Bonjour,
    Je ne vois pas en quoi le début de l’article et le mépris affiché pour Nicolas Hulot « photographe incertain » entre autres jugements de valeurs est utile pour critiquer son action ou inaction au gouvernement. Vous auriez pu vous contenter de critiquer son rôle public sans émettre de jugement sur sa vie privée et son passé. Je ne trouve pas ça très élégant, et encore moins utile.
    Cordialement

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    • Serge Faubert

      Il n’y a aucun mépris. Il y a une explication d’un comportement. Hulot a une bonne intuition des endroits où il faut être, mais une mauvaise appropriation des codes qui les régissent. Que ce soit une planque photo ou l’univers feutré d’un ministère.

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  9. COUMES

    Un article bien light Mr Faubert et politiquement fort correct pour un personnage qui n’en mérite pas tant. Un article qui suggère finalement qu’on vienne s’apitoyer sur le sort de ce pauvre Mr Hulot, comme s’il était vraiment à plaindre. Sur le plan politique, incontestablement, sa naïveté étant à la limite de l’idiotie… Quand au personnage médiatique, vaut-il la peine que l’on s’y attarde ? Mr. Hulot fera mieux de retourner à ses affaires et à ses sponsors pour continuer à faire fructifier sa fortune au nom de la défense et de la protection de l’environnement. Voilà un personnage qui n’a plus rien à faire dans la vie publique. Il y en a tellement qui sont plus engagés, plus compromis et finalement plus honnêtes que lui, qui a cautionné, pendant 15 longs mois, l’action d’un gouvernement voyou, dont il a été finalement le complice. Mr Hulot n’est aujourd’hui qu’un être misérable.

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  10. ProtectDcpUsername

    bonjour, je découvre aujourdhui seulement le media presse. c’est un plaisir que de vous lire. sur le fond, je m’attendais à un départ imminent car depuis qq temps plusieurs sondages ont été publiés indiquant une grosse chute de popularité. Si c’est un homme à considérer que son image est un capital, alors il était urgent de partir car elle se « demonetisait ».

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    • ProtectDcpUsername

      (…) et si c’est un homme sincère (?), on est tenté de se dire: « mais qu’était il allé faire dans une galère pareille? ». Rien que le fait de savoir que le premier est un ancien lobyiste, çà devrait faire réfléchir avant de monter à bord.

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  11. Pierre Leverd

    Heureux de vous retrouver Serge.
    Cet article fort bien écrit ne changera rien sur mon sentiment envers ce guignol qui est ecolo comme Jupiter est social. …

    Alors à bientôt à la télé différée 🙂

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  12. Vevil

    Cet article m’a paru très intéressant et suffisamment critique vis-à-vis de Nicolas Hulot. Mais je n’ai pas compris « la très peu médiatique Eva Joly ». Même si je ne partage pas toutes ses prises de position, je la trouve au contraire plutôt charismatique par son image de femme sincère, courageuse et soucieuse d’éthique.

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  13. Bernard JOLY

    Bravo pour ce brillant article et heureux de vous retrouver!

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  14. Laurent Weill

    Heureux de retrouver Mr Serge Faubert, sans oublier ses autres collègues de Média, que nous remercions d’avoir résisté aux tempêtes de l’été.Nous vous soutiendrons moralement et matériellement.
    Socios de la première heure.

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  15. hopfrog

    Splendeurs et misères de Nicolas Hulot, chroniquées par la plume alerte de Serge Faubert. Que du bonheur… Après ça, difficile de supporter l’insipide potage serci par la presse mainstream.

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