La bergerie des Malassis : Une ZAD à Bagnolet ?

La bergerie des Malassis : Une ZAD à Bagnolet ?

En Seine-Saint-Denis, un berger fait vivre son quartier, malgré l’opposition de la mairie PS.

À Bagnolet, dans le quartier des Malassis, et même au-delà, tout le monde connaît Gilles Amar et ses bêtes. Depuis une décennie, le berger de 42 ans réenchante la zone urbaine sensible et ses environs. Quand ils ne se rendent pas directement sur place, les habitants peuvent croiser ses moutons et ses chèvres, en train de traverser sagement sur le passage clouté. Véritable lieu de vie, la bergerie fait rayonner son quartier. Pourtant, depuis plusieurs mois, le bienfaiteur de la ville est en lutte contre la mairie « socialiste » qui veut le forcer à déménager. Heureusement, il peut compter sur le soutien d’une partie de la population bagnoletaise.

Un peu de campagne dans la ville

Ce projet qui semblait fou au départ démarre en novembre 2008. Gilles Amar crée seul son association « Sors de Terre » et installe un jardin au pied d’un immeuble. « Depuis tout ce temps, je n’ai jamais eu de convention avec la municipalité, que ça soit avec le PCF ou le PS », nous confie-t-il. Trois ans plus tard, il achète cinq bêtes et emménage au 9 Rue Raymond Lefebvre, terrain où se situe sa bergerie. Il dispose aujourd’hui d’un terrain de 1200 m2, avec une cabane en bois, de 29 chèvres, 7 moutons, 8 poules et un coq, dont la plupart sont nés à Bagnolet. Parmi eux Chef, Bâ (« chèvre » en bambara), Zaza (« gaffeuse »), Luna, ou encore Chouf (« regarde » en arabe), qui répondent tous à leur nom. « Tous les éleveurs qui les ont vu ont affirmé que les bêtes se portent très bien », nous explique fièrement Gilles. Il poursuit : « Elles ont de la place ici, elles peuvent sortir et sont bien nourries. » Il rappelle aussi que « à la campagne, on trouve plein de bêtes hors-sol, qui ne sont pas élevées en plein air. » Même en milieu urbain, Gilles est un berger parfait.

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Légende : Gilles Amar dans sa bergerie, le 19 septembre 2018 / Crédits : Kévin Boucaud-Victoire

Né à Bondy, le berger a un BTS agricole et un master en ethnologie. Avant de revenir dans sa Seine-Saint-Denis natale, il travaille dans des fermes à la campagne et à la montagne. Il y apprend son métier, mais son département lui manque. « Je voulais transformer le paysage, montrer qu’au fond les cités sont des villages », développe-t-il. « La banlieue est un lieu qui sait accueillir la nouveauté, poursuit-il, et il s’y cache beaucoup d’espaces verts. » Gilles fait entrer la campagne dans une Seine-Saint-Denis connue pour ses tours de béton. Des riverains racontent amusés qu’il leur arrive d’être réveillés par le coq du berger. « Je voulais favoriser le contact direct avec la population », explique le séquano-dyonisien. Il évoque aussi son envie de travailler avec des enfants. C’est désormais chose faite. Il intervient régulièrement dans les écoles primaires de la ville, mais aussi au collège Travail Langevin et au lycée Eugène Henaff. Grâce à cela des gosses du bitume ont l’occasion d’approcher des animaux de ferme ou d’apprendre le jardinage. Des prestations pour lesquelles il est payé. Mais Gilles a bien évidemment d’autres cordes à son arc.

Il entretient les espaces verts pour la municipalité et vend ses produits : de la laine, des œufs ou du lait. Ses clients se rendent directement dans sa ferme. Mais il va aussi à leur contact, sur les marchés paysans de Montreuil, Paris ou Pantin. Et à Bagnolet ? « La municipalité ne m’a pas autorisé à participer à celui du 28 mai dernier, organisé par la Confédération paysanne », raconte-t-il amèrement. « De toute façon, poursuit le berger, ils me mettent des bâtons dans les roues depuis le début. » Gilles travaille aussi avec la Confédération paysanne, syndicat dont le siège national est installé à Bagnolet. Il partage avec l’organisation militante le rejet de l’agriculture industrielle, majoritaire depuis les années 1970. « On mène une réflexion en commun sur les liens entre la ville et la ruralité. Il y a aussi des échanges techniques », nous précise le Gilles. « Ce que réalisent Gilles et d’autres agriculteurs urbains est merveilleux », confie enthousiaste Michelle Roux, membre du comité national du syndicat. « Ce qu’il réalise est complètement dans l’esprit de la Conf paysanne, il anime la ville et maintient une tradition et une culture », nous affirme-t-elle. Selon elle, « Gilles prouve qu’une autre vie en ville est possible. » Mais le beau projet est menacé par la mairie et sa folle passion pour la rénovation urbaine.

De la bergerie à la ZAD ?

L’association Sors de Terre est sommée de déménager, sur un terrain d’une superficie de 800 m2, le long de la rue Girardot, situé à quelques minutes de l’emplacement actuel. Le maire PS, Tony Di Martino, veut démarrer en janvier 2019 des travaux pour construire une école de 10 classes, avec de la verdure. Une demande en apparence légitime, mais les choses sont légèrement plus complexes. En réalité, la mairie compte d’abord détruire l’école maternelle Pêche d’Or, afin d’y mettre deux bâtiments. Elle serait alors déplacée et agrandie sur le terrain de Gilles Amar. Celui-ci n’est pas opposé par principe à déménager. Il veut juste des garanties. Mais la municipalité commet une grave erreur. Le 14 juin, le berger reçoit un inquiétant coup de fil d’un de ses voisins. « Viens, ils défoncent des arbres et arrachent des clôtures », prévient son interlocuteur. Quand il arrive aux Prés jumeaux, étendue d’herbe située à quelques mètres de sa bergerie où sont en train de paître ses bêtes, le quadragénaire découvre des bulldozers. Les prés doivent laisser place à un parking et la municipalité a lancé l’offensive sans crier gare. La Conf paysanne est aussi derrière le berger qui a reçu des timides soutiens des élus d’opposition. Gilles ne se fait néanmoins guère d’illusion sur eux. « Je prends leurs soutiens, mais je veux pas jouer leur jeu politique », nous confie-t-il. Plus intéressant, une pétition circule et engrange plus de 800 signatures des habitants. Elle dénonce « la violence et l’absurdité des travaux », tout en prônant la défense de « l’identité paysagère du quartier ». « On ne peut pas “faire table rase” du passé comme cela, les lieux ont des histoires », nous explique-t-il.

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Légende : Bergerie des Malassis, le 19 septembre 2018 / Crédits : Kévin Boucaud-Victoire

« Il y a certes des choses à changer dans le quartier, mais il y en a d’autres à conserver, ce que nous voulons c’est rester maître de l’urbanisme », prévient celui qui veut s’affranchir de la tutelle de la mairie. « C’est à l’association, poursuit-il, en accord avec les habitants, de décider de l’aménagement des Prés jumeau ! » Gilles vilipende la « standardisation » de Bagnolet, qui comme nombre de villes de la petite couronne a connu ses dernières années de grandes transformations, pas toujours pour le meilleur. « On enferme les bâtiments et les pelouses avec des grilles, il devient de plus en plus difficile de circuler et les espaces reculent », nous décrit-il. A cause du rationalisme de la municipalité, « les enfants ont de moins en moins de place pour jouer. » « Les espaces sont au fur et à mesure privatisés et les gens n’ont plus d’endroits pour se retrouver », déplore le berger des Malassis. « Derrière la rénovation se cache un projet inhumain. Quand les animaux disparaissent, les humains font de même », prévient Michelle Roux de la Conf paysanne. Cette bataille s’apparente à celle de la démocratie locale et de l’autogestion contre un pouvoir bureaucratique de plus en plus impersonnel. La mairie n’est néanmoins pas sourde aux arguments du berger et accepte le dialogue.

Gilles Amar a pu s’entretenir avec le maire les 7 et 18 septembre. Le berger veut s’assurer que même après son déménagement son association pourra continuer de fonctionner dans de bonnes conditions. Il veut des garanties sur la rénovation urbaine, qui « doit s’enraciner dans la vie du quartier ». Il veut notamment garder un bout de son actuelle ferme pour en faire « un lieu d’exposition ». Selon lui, « elle appartient au patrimoine culturel de la ville. » Un accord précaire semble trouvé avec la municipalité. Mais le berger reste vigilant. Il est prêt au combat pour obtenir ce qu’il demande. « Je ne bougerai pas, même s’ils envoient les CRS », déclare-t-il, l’air déterminé. « Je sais que je ne suis pas seul, même les enfants du quartier me soutiennent, je les sens concernés. » « J’ai parfois l’impression de tenir une ZAD », rigole le berger. Et si c’était vraiment le cas ?

Légende : Entrée de la bergerie des Malassis, le 19 septembre 2018

Crédits : Kévin Boucaud-Victoire pour Le Média

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