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Justice climatique : quand le dérèglement climatique crée des inégalités

Justice climatique : quand le dérèglement climatique crée des inégalités

Existe-t-il une justice climatique ? Face aux impacts destructeurs du dérèglement climatique, nous ne sommes pas tous égaux. Qui sont les populations touchés par le « racisme environnemental » ? Comment lutter contre les grands groupes pollueurs souvent soutenus par l’Etat ? Entretien avec Clémence Dubois, chargée de campagne pour l’ONG 350.org.

On parle souvent de changement climatique, et beaucoup moins de justice climatique. Pourtant, le dérèglement climatique causé par nous, les hommes, crée des injustices entre ces mêmes hommes, partout dans le monde. C’est au début des années 80 aux Etats-Unis, qu’un nouveau mouvement naît, sous le nom de justice environnementale. Il s’agit alors d’aider à rendre justice à ceux qui sont le plus gravement touchés par le dépôt de déchets toxiques et la pollution dans les quartiers défavorisés et dans les fermes. On parle aujourd’hui de justice climatique, un concept malheureusement encore trop peu connu du grand public. Pour mieux comprendre ses enjeux et comment lutter pour une justice climatique, nous avons rencontré Clémence Dubois est chargé de campagne pour l’ONG 350.org, en août dernier à Grenoble, à l’occasion de l’Université d’été « solidaire et rebelle » des mouvements sociaux et citoyens lancé par ATTAC et le CRID.  Entretien.

Le Média : L’année 2018 est entre autre celle des procès climatiques. Seulement cette notion reste encore très floue voire inconnue du grand public. Brièvement, pouvez-vous nous expliquer le concept de justice climatique ? 

Clémence Dubois : Nous devons prendre conscience que les impacts du dérèglement climatique ne nous affectent pas tous et toutes de la même manière. Si nous ne sommes pas tous affectés de manière similaire, nous devons nous organiser ensemble pour changer ce système qui génère des inégalités. Des inégalités sociales, mais aussi de genre ou liées aux différentes origines.

Il y a un lien fondamental entre justice climatique et justice sociale…

Pendant des années, on a pris conscience du problème du dérèglement climatique en essayant d’introduire le sujet de manière unilatérale, comme s’il nous réunissait toutes et tous en tant qu’êtres humains, en disant qu’il faut trouver UNE solution. Alors qu’en réalité, lorsqu’on se penche sur les causes du dérèglement climatique, on constate qu’elles ne sont pas essentiellement liées à notre mode de vie en tant qu’individu, mais avant tout liées directement au système capitaliste. De nombreuses études montrent par exemple comment 90 multinationales sont responsables de la plupart des émissions de gaz à effet de serre. Le fonctionnement de ces multinationales elles-mêmes sont la cause de ces inégalités sociales. Ensuite, les impacts climatiques viennent accroître et radicaliser ces inégalités.

Il y a quelques années encore, on disait que l’écologie, ce n’était qu’une question de bobos. Mais l’on voit aujourd’hui que cela n’a aucun sens, puisque lorsqu’on regarde les conséquences du dérèglement climatique, on voit qu’il touche principalement les pays du Sud. On peut faire le lien avec la colonisation, qui continue à travers un système prédateur. Au final, on sacrifie des être humains pour les ressources d’autres êtres humains. Dans les pays du Nord, on reste obnubilé par le concept de croissance, un concept lui-même basé sur un système productiviste et consumériste qui ne fait qu’écraser la nature et les humains.

La lutte pour la justice climatique passe par un concept essentiel, celui de lutte contre le racisme environnemental, pouvez-vous développer ?

Prenons l’exemple de l’industrie fossile : les principaux projets de cette industrie sont développés en accord avec les gouvernements, sur des territoires où ne se trouvent pas les populations les plus riches. En ce moment même, il y a un combat très intense au Canada concernant les sables bitumineux.  Ces sables bitumineux ont été autorisés à être développés sur des territoires autochtones qui appartiennent à ces populations. Pour développer ces projets industriels, les droits les plus fondamentaux de ces gens ont été bafoués. Cela aurait-il pu arriver sur des terres dans les hauteurs de Californie où se situent les élites ? J’en doute. Total, une des premières multinationales pétrolières du monde, a décidé de ne pas exploiter du gaz de schiste en France parce qu’on a considéré que c’était une énergie qui était trop polluante et dangereuse. Pourtant, Total développe massivement le gaze de schiste en Algérie. C’est une forme de néocolonialisme assez claire. Ce qu’on n’autorise pas sur notre territoire français, en revanche, on continue à le déployer massivement ailleurs. De plus, ces énergies seront ensuite exportées vers les pays du Nord.

Cela existe-t-il aussi à l’échelle nationale ?

Bien sûr, lorsqu’on parle de racisme environnemental, il ne faut pas uniquement citer les projets dans les pays du Sud. Il y a aussi des exemples très clairs ici en France, en Seine-Saint-Denis notamment, deuxième département le plus touché par la canicule en terme de surmortalité. Les infrastructures de ces territoires, complètement bétonisées, ne sont pas adaptées. On retrouve des formes de racisme environnemental au bord des routes par exemple. Les autoroutes qui se trouvent en périphérie des villes créent des pics de pollution de l’air encore plus fort en Seine-Saint-Denis que dans le reste de Paris.

Comment font ces populations déjà pauvres pour lutter contre ces projets polluants ?

Elles s’organisent. J’ai cité l’exemple du Canada, car ces populations furent les premières à créer des coalitions larges et à être en tête de proue du mouvement. Leur cri c’est « Water is life » (« L’eau c’est la vie », en français). Ces peuples n’ont pas d’autres choix que de s’organiser, ils ne se posent pas la question de savoir s’il est trop tard pour régler le problème du dérèglement climatique ou si on a vraiment les moyens de le faire, ils le font tout simplement, parce que s’ils ne le font pas, tous leurs moyens de subsistance leur seront ôtés.

Les populations du Sud s’organisent non seulement pour protéger leurs moyens de subsistance mais aussi parce que leur rapport à leur environnement est très différent du nôtre. Pour elles, c’est une question de respect de la nature. Elles n’attentent pas que les ONG internationales viennent leur dire quoi faire et comment,  elles s’organisent d’ores et déjà ensemble.

Les mobilisations non-violentes sont-elles vraiment efficaces ?

Il y en a beaucoup à travers l’Histoire. Le mouvement contre l’industrie fossile a permis de décrocher plus de 900 victoires. Les citoyens et citoyennes s’organisent localement pour faire pression sur les institutions qui les entourent, que ce soit leur mairie, leur université ou leur musée. Par exemple en France, il y a une campagne qui demande au Louvre de rompre son partenariat avec Total. Il faut créer un rapport de force. Ce rapport de force peut être construit à travers toute une stratégie, pour cela, il faut mobiliser des gens, c’est uniquement comme cela qu’on peut avoir un impact. Il n’y a pas de victoire qui est impossible, il faut juste commencer par se retrouver, en parler et s’organiser.

D’ailleurs, le 8 septembre, de nombreuses marches sont organisées partout dans le monde, comment cela prend forme ?

On a décidé d’appeler cette campagne « Dans nos rues pour le climat ». Trois grandes revendications sont portées : pas un euro de plus pour les énergies fossiles, plus aucun nouveau projet et le déploiement rapide et massif du 100% renouvelables, trois revendications portées à l’échelle mondiale. Même si on n’est pas un militant expert ou un activiste, on peut imaginer une action à son image, où que l’on soit pour faire partie de ce mouvement international pour la justice climatique.

Pour en savoir plus : www.350.org

Légende : Manifestation pour la justice climatique

Crédits : Young FoEE / Flickr 

 

3 Comments

  1. Amstramgram

    Merci, très bon article. Bonne rentrée, Virginie!

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  2. Christophe Petit

    J’ai un peu de mal avec les termes « racisme environnemental » et « néocolonialisme » de la part des multinationales. Merci à vous pour cette très bonne interview.

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