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Rentrée : Les femmes de lettres ont désormais leur manuel scolaire

Rentrée : Les femmes de lettres ont désormais leur manuel scolaire

Face à l’absence de femmes écrivains dans les programmes de l’Education scolaire, deux maisons d’éditions se sont réunies pour créer un manuel inédit dédié aux auteures. 

Juin 2018. Des milliers d’élèves s’apprêtent à passer leur Bac. Au menu des épreuves de littérature, Madame de la Fayette, Madame de Staël et Colette pour la série L, ainsi qu’un texte de Marguerite Yourcenar pour les séries ES et S. C’est une petite révolution. Une grande même. Des auteures, des femmes qui écrivent, au programme de l’Education nationale. Certains se sont empressés de souligner cette exception, pointant la rareté, par le Parisien, d’un « bac de français très féminin. »  Les femmes ne seraient donc pas des auteures comme les autres ? A en croire leur faible présence, voire leur quasi-inexistence, aux épreuves du baccalauréat comme dans les manuels scolaires, on dirait bien comme dans les autres sphères de la société, que les femmes souffrent d’une invisibilisation de taille.

Pourtant, ce n’est pas un scoop, les femmes écrivent, et depuis longtemps, aussi longtemps que l’écriture existe. Alors pourquoi donc réserve-t-on l’étude de la littérature aux auteurs de sexe masculin ? En 2016, Françoise Cahen, professeur de lettres au lycée Maximilien-Perret d’Alfortville (Val-de-Marne) dénonçait la quasi absence de femmes de lettres aux programmes de l’Education nationale dans une pétition intitulée « Pour donner leur place aux femmes dans les programmes de littérature au bac L ». Elle y décrit un « excès de testostérone » dans les programmes, soulignant dans le même temps un fait : les classes littéraires sont majoritairement remplies de filles et les professeurs de lettres sont très souvent des femmes, alors même que les programmes et manuels sont essentiellement remplis de textes d’hommes. « Quel message subliminal veut-on faire passer ? », s’interroge-t-elle.

D’ailleurs, lorsqu’on demande à des élèves de lycée de nous citer des noms d’écrivains, on entend Camus, Baudelaire, Voltaire, Rimbaud, Ronsard, Gide, Flaubert, Balzac, Hugo, Genet, Diderot, Ovide, mais quasi jamais Colette, Sagan, Sand ou Yourcenar. En 2016, Michèle Idels, éditrice aux Editions des femmes-Antoinette Fouque, dénonçait « un incroyable conservatisme. Une reproduction pure et simple des images les plus éculées dans les œuvres étudiées : absences d’héroïnes positives, violence des représentations, femmes minorées, possédées, objets de désir et de pouvoir. » Une réflexion autour de la place des femmes dans l’art et la littérature, qui n’a rien de nouveau. Déjà en 1929, Virginia Woolf s’emparait de la question dans « Une chambre à soi » :

« L’indifférence du monde que Keats et Flaubert et d’autres hommes de génie ont trouvé dure à supporter était, lorsqu’il s’agissait de femmes, non pas de l’indifférence, mais de l’hostilité. Le monde ne leur disait pas ce qu’il disait aux hommes: écrivez si vous le voulez, je m’en moque…Le monde leur disait avec un éclat de rire : Ecrire? Pourquoi écririez-vous ? »

« Réparer une injustice »

Constatant qu’elles sont encore trop « peu nombreuses dans les dictionnaires, les encyclopédies et les manuels scolaires », les Editions des Femmes-Antoinette Fouque et Belin éducation se sont réunies pour créer le premier manuel scolaire dédié aux femmes de lettres. Leur but : « réparer une injustice et de favoriser une approche paritaire », soulignent les auteures, Djamila Belhouchat, Céline Bizière, Michèle Idels et Christine Villeneuve.

« Les élèves pourront ainsi savoir que le premier texte de la littérature mondiale remonte au XXIIIe siècle avant J.-C., et qu’il est attribué à une poétesse et scribe mésopotamienne, En-Hedu-Ana ; que le célèbre conte La Belle et la Bête a été écrit par une auteure du XVIIIe siècle, Gabrielle Suzanne de Villeneuve ; que Frankenstein est l’oeuvre d’une femme, Mary Shelley ; que c’est Madame de La Fayette qui a inventé le roman psychologique ; Colette qui a écrit la première autofiction…« , écrivent-elles en avant-propos.

A l’intérieur de ce manuel illustré de près de 300 pages, on trouve des textes de Delphine de Vigan, Madame de Sévigné, Françoise Sagan, Elena Ferrante, George Sand, Marguerite Yourcenar, Madame de La Fayette, Christine de Pizan, Assia Djebar, Marguerite Duras, Louise Labé, Simone De Beauvoir, Germaine de Staël, Colette, Charlotte Brontë, Doris Lessing, Annie Ernaux, Frida Kahlo, Madeleine de Scudéry, pour ne citer qu’elles, ces femmes qui du Moyen-Âge à aujourd’hui, n’ont pas attendu l’aval des hommes pour écrire, et qu’il est temps d’étudier. Ainsi, les auteures de ce manuel scolaire qui se lit tout aussi bien si vous avez passé l’âge de l’école, espèrent rattraper un oubli, un manque, une volonté peut-être encore, de cacher les femmes, pour qu’un jour, on n’ait plus le besoin de se poser la question, homme, femme, mais avant tout écrivain.

Des femmes en littérature, 100 textes d’écrivaines à étudier en classe, Djamila Belhouchat, Céline Bizière, Michèle Idels et Christine Villeneuve, Belin, Des femmes Antoinette Fouque, septembre 2018, 285 p., 29 euros.

2 Comments

  1. hopfrog

    Chère et ô combien sympathique Virginie Cresci, vois avez évidemment raison de féminiser le mot auteur quad il s’agit d’écrivaines. Mais pourquoi employer ce bizarre mot d’AUTEURE, dont le genre féminin peut certes se lire mais ne s’entend pas ? Pourquoi ce néologisme contraire à l’esprit de notre langue alors que depuis plus de deux siècles le français connaît AUTRICE, qu’on trouve (entre autres) chez Restif de la Bretonne et Sébastien Mercier ? Sur le modèle d’aviatrice, directrice, organisatrice… ça sonne quand même mieux, vous ne trouvez pas ? À part ce menu détail, bien content de vous lire ici. Bonne chance à vous et au Media.

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  2. Edith MONTELLE

    Merci, Virginie, pour cette belle présentation ! Bien qu’arrière-grand-mère de deux petites filles de 6 et 10 ans, je vais m’empresser de l’acheter. Ma grand-mère était suffragette en 1905, et mon grand-père était ami de Colette.

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