Select Page

Joseph Andras : « Je ne connais pas de cloison étanche qui séparerait littérature “engagée” et “désengagée” »

Joseph Andras : « Je ne connais pas de cloison étanche qui séparerait littérature “engagée” et “désengagée” »

Écrivain talentueux qui se plaît à rester en marge de l’intelligentsia, ainsi que des prix et des honneurs, Joseph Andras a publié cette rentrée son troisième livre, Kanaky (Actes Sud). Nous nous sommes entretenus avec lui sur cet OVNI littéraire, entre le portrait et le carnet de voyage en Nouvelle-Calédonie, à quelques jours du référendum sur l’indépendance de l’archipel situé dans l’Océan Pacifique.

« Le journaliste examine, l’historien élucide, le militant élabore, le poète empoigne ; reste à l’écrivain de cheminer entre ces quatre frères », avance Joseph Andras dans Kanaky. En très peu d’années, l’auteur dont on devine les penchants rouges et noirs, communistes et libertaires, s’est imposé comme un espoir de la littérature française. Après le glaçant De nos frères blessés (2016), consacré à l’histoire de Fernand Iveton, militant communiste et anticolonialiste pied-noir condamné à mort pendant la Guerre d’Algérie, et le poétique S’il ne restait qu’un chien (2017), texte poétique en collaboration avec le rapport D’ de Kabal, Andras revient avec Kanaky. Cette fois, il se penche sur l’affaire de la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, qui s’est déroulée en avril-mai 1988. Menée par des militants indépendantistes du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste), cette opération s’est terminée en tragédie : vingt-et-un morts, dont dix-neuf Kanak, après une intervention militaire française. Dans son récit, Joseph Andras enquête sur Alphonse Dianou. Chrétien et révolutionnaire, ancien séminariste devenu musicien, Kahnyapa Dianou, de son vrai nom, est un des leaders charismatiques de la prise d’otages. Apôtre de la non-violence et admirateur de Gandhi, le Kanak est presque unanimement décrit par le presse française comme un barbare sanguinaire. Andras s’est rendu dans le Pacifique afin de démêler le vrai du faux. Après trois ans de travail, il publie un ouvrage inclassable, entre le carnet de voyage et le récit historique.

Le Média : Pourquoi avoir écrit sur la Nouvelle-Calédonie et plus précisément sur Alphonse Dianou ?

Joseph Andras : Pour ne plus entendre les anges passer ! La plupart des Français font des « euh » sitôt qu’on leur demande de situer Nouméa – ne parlons même pas de Dianou. Il est pourtant dit que cet archipel s’appelle la France. Des blancs, donc, et un nœud. Le peu d’informations dont nous disposions sur Dianou n’étaient pas loin d’être unanimes : c’était un barbare, un hystérique pressé de faire couler le sang. La moitié des livres parus sur l’affaire d’Ouvéa sont signés par des militaires : c’est une source de documentation indispensable, mais une source qui a un sacré goût d’État. Dianou était présenté comme un curé contrarié, fidèle de Gandhi d’une main et massacreur de l’autre. Avouez qu’il y avait matière à s’interroger. C’est donc pour tenter de démêler ce nœud que je suis parti sur place, pour comprendre qui étaient ces hommes que notre bon vieux Chirac décrivait comme autant de sous-hommes.

Chrétien et révolutionnaire, Alphonse Dianou était sincèrement non-violent. Pourtant, la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa et la tragédie qui l’a accompagné en a décidé autrement. Cette histoire ne montre-t-elle pas les limites de la non-violence quand on veut changer radicalement l’ordre social ?

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

Alphonse Dianou

C’est une question difficile à traiter dans d’aussi grandes largeurs. D’autant que je n’aurais pas l’audace de contredire les nombreux militants kanak qui, aujourd’hui, défendent avec force la non-violence pour obtenir l’indépendance. Historiquement, et si l’on s’en tient au cas calédonien, les choses sont assez simples : le légalisme n’aboutissait à rien ; le pouvoir républicain matraquait et foutait au cachot la contestation pacifique ; la violence armée a ouvert la voie à la négociation ; des gendarmes tués à Ouvéa sont nés les accords de Matignon puis de Nouméa et la reconnaissance officielle de la « question kanak ». Froidement, voici la chronologie. Et celle-ci donne raison aux partisans de la violence révolutionnaire – qui n’est jamais qu’une contre-violence, l’État étant, comme chacun le sait, le détenteur légitime et monopolistique de la violence, donc, aussi, sinon souvent, de la violence contre le peuple. Le FLNKS oscillait alors entre non-violence et coups de force. C’est une question qui, je crois, ne trouve de réponse que conjoncturelle et temporaire. Une question à requestionner sans cesse, et partout. Qu’un anarchiste ait poignardé Carnot n’a pas changé le quotidien des ouvriers et des paysans français d’un iota. Que le commando Pierre Overney ait flingué Georges Besse n’a pas stoppé les licenciements massifs ni le marché du nucléaire militaire. Mais les marches pour le climat font ricaner les grands industriels et leurs intendants, à savoir nos ministres. Je ne réponds d’ailleurs pas à cette question dans le livre : j’examine une mutation, je rends compte de quelle manière la République a poussé un musicien « peace and love », destiné à la prêtrise et lecteur de Martin Luther King, à défier l’une des armées les mieux équipées du globe.

Un autre personnage attire l’attention dans votre récit : Philippe Legorjus. Commandant du GIGN, il participe aux négociations avant l’assaut de la grotte d’Ouvéa. Dans votre livre, on devine un homme aux valeurs de gauche, qui veut éviter que le sang coule. Ses convictions étaient-elles incompatibles avec sa position sociale ?

C’est une rencontre étonnante. Je ne pensais pas être amené un jour à déjeuner avec l’ancien patron du GIGN. J’ignore aujourd’hui quelles sont ses positions politiques ; je sais seulement l’homme qu’il a été, du moins celui qu’il décrit dans ses deux ouvrages. Et l’homme que les Kanak avec qui j’ai pu discuter m’ont dépeint. Les deux se recoupent assez souvent. Legorjus a assumé son ancrage de jeunesse : le christianisme et l’idéal révolutionnaire, des rêves de guérilla en Bolivie et de l’estime pour le Che. Mais, plus tard, nommé chef du GIGN, la morale personnelle a rencontré le pouvoir. C’est un motif qui n’a pas d’âge : la machine broie l’individu – le Léviathan rappelle Legorjus à sa fonction… Il a six hommes à lui retenus en otage et, comme il me l’a dit, « l’esprit de corps » inhérent à sa profession. Il se démène pour négocier, hésite, demande à ne plus en être mais monte au front tout en respectant la lutte de Dianou – sans toutefois en approuver les méthodes. Ce sera un choc intime et politique pour le militaire et le républicain qu’il était devenu. Il assume tout, aujourd’hui, contradictions comprises ; c’est un personnage important du livre. Je dis « personnage » avec toute l’ambivalence du mot : un acteur historique et, en tant qu’auteur, une figure littéraire singulière.

Une « consultation sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté » se déroulera ce dimanche 4 novembre dans l’archipel. Où en est aujourd’hui l’indépendantisme ? Une défaite du « oui », sonnerait-elle le glas de ce mouvement ?

Cet été, l’un des porte-parole du FLNKS a déclaré qu’il s’agissait en cette fin d’année de « conclure un combat qui dure depuis 164 ans et qui arrive à son terme ». Mais les accords de Matignon et de Nouméa stipulent que, même en cas de victoire du « non » le 4 novembre, deux autres référendums pourront être organisés d’ici 2022. Pas de glas, donc, seulement, à écouter nombre d’indépendantistes que j’ai rencontrés sur l’atoll d’Ouvéa aussi bien que sur la Grande Terre, une étape, une prise de température, un jalon à appréhender avec une certaine sérénité au regard du douloureux travail déjà accompli. Les enquêtes donnent le « non » vainqueur à 60 ou 70 %. Sans surprise, au regard, notamment, des données démographiques : une étude récente indique que 30 % des Kanak sont défavorables à l’indépendance, et l’ensemble des Kanak, en 2014, ne représentait plus que 39 % de la population néo-calédonienne…

Dans De nos frères blessés vous dénoncez une injustice judiciaire qui se déroule alors que François Mitterrand est ministre de la Justice. Dans Kanaky, le même Mitterrand, alors président de la République, trahit ses promesses anticolonialistes. La gauche de gouvernement est-elle condamnée à trahir ?

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin
C’est ce que l’Histoire semble dicter. Lénine renforce l’État après avoir juré de l’abattre dans un bouquin fameux ; Mitterrand coule le Rainbow Warrior avec un photographe écologiste à son bord ; Tsipras paraphe les directives de la Commission européenne et Podemos annonce par avance qu’il ne pourra, en cas de victoire, pas faire grand-chose de plus qu’une réforme fiscale. Je n’en conclus pas qu’une victoire électorale de la gauche radicale ne présente aucune espèce d’intérêt, ni qu’il faille s’en tenir à son potager ou ses seuls pavés et renvoyer dos-à-dos toutes les options portées par l’ensemble des régimes : la réduction légale du temps de travail sera toujours une avancée et je préfère le pouvoir entre les mains d’Allende que dans celles de Bolsonaro, dans celles de Mélenchon ou de Besancenot plutôt que de Wauquiez ou de Macron. Il n’en reste pas moins que le pouvoir central est le lieu même des accommodements, du désaveu et du dégrisement. On ne gouverne jamais impunément, c’est une banalité, mais une banalité qui crève le cœur. N’ayant pas d’inclination pour les « grands hommes », je n’aime pas plus les « guides du peuple » que je hais tel ministre ou tel président ; les individus ne sont que ce qu’ils sont, c’est-à-dire peau de balle face aux institutions et aux structures sociales. Entre la candeur et le cynisme, il est peut-être d’autres voies…

Après avoir consacré un roman à Fernand Iveton, vous en écrivez un sur Alphonse Dianou. Avez-vous la volonté de ne faire que du roman historique ?

Kanaky n’est en rien un roman. Aucune fiction, pas une ligne d’imagination : c’est un travail d’écriture très différent de celui que j’avais mené avec De nos frères blessés. Je ne dirais pas non plus que Kanaky est d’ordre « historique » puisqu’il a un pied dans l’actualité et la lutte présente. Chaque sujet m’oblige à réfléchir à la forme qui lui conviendra le mieux : le roman biographique, la poésie en vers libres et le récit, jusqu’à présent. Il n’y a donc pas de plan tracé, de volonté de genre bien définie, sinon le besoin et l’envie de creuser un sillon : mettre, aux côtés de tant d’autres, un peu le souk dans l’ordre des choses.

Vos trois livres ont tous une dimension politique. Ne concevez-vous la littérature que comme engagée ?

Toute littérature est engagée, sitôt disponible sur l’étal d’une librairie. N’importe quelle œuvre de création s’avance dans la Cité puis prend sa place dans le monde social – reste à qualifier la nature de ladite place. Prolonger ce monde ? L’homologuer ? Le contester ? Le ravitailler ou chercher à en saper les bases ? Je ne connais pas de cloison étanche qui séparerait littérature « engagée » et « désengagée ». Il y a de sublimes textes d’amour et des poèmes révolutionnaires grotesques – il vaut mieux lire Éluard parler d’un étang que de Joseph Staline…

En dehors du fond, votre style tranche aussi par sa forme très lyrique. Comme George Orwell avant vous, avez-vous pour ambition de « faire de l’écriture politique un art » ?

C’est une très belle ambition. En tout cas, cette tension me saisit tout entier – l’art se posant lui-même pour unique fin me semble inconséquent ; la politique, devenue littérature, me paraît mériter mieux qu’une suite de slogans. Une fois lancée dans la bataille politique, c’est-à-dire dans la vie, la littérature prend, personne ne l’oublie, le risque de s’embourber dans le texte de propagande. Et donc le boniment. Filer une ou deux munitions à l’émancipation sociale, apporter son minuscule bout de pierre à l’entreprise révolutionnaire, c’est un minimum, mais c’est au prix d’un effort constant : viser droit l’ennemi mais se tenir pour partie du problème. Donc maintenir deux fronts ouverts. Ne pas omettre que les dominés et les dominants sont faits de la même étoffe humaine. Les saints et les salauds sont l’exception, et cette dernière fait toujours de mauvais films. Le peuple a toujours raison contre les oligarques, mais la raison ne préserve d’aucune injustice. Le FLN, victime de l’abomination coloniale, maniera la cravache une fois au pouvoir. Fidel Castro, digne opposant à Batista, placera un poète socialiste en résidence surveillée. Hô Chi Minh, pisté par les flics de Paris et embastillé par les Chinois, assumera sans tortiller l’épuration de l’opposition trotskyste. Un tract n’a pas le droit d’être bancal mais un livre a tout intérêt à se fixer cet adjectif pour horizon. La littérature et la poésie sont le champ du foutraque, du pas net, du mal fagoté. Bref, si mes textes peuvent faire office de coupe-boulons ou de clés de 16 sans taire ce bout de soleil, là-bas, qui tape au coin d’un tournesol, je ne serais pas trop mécontent.

Légende : Alphonse Dianou

Crédits : Creative commons

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Devenez Socio

Derniers Tweets

Pin It on Pinterest

Share This

Partagez cet article

Avec vos amis !