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Il y a dix ans s’éteignait Aimé Césaire, le nègre universel

Il y a dix ans s’éteignait Aimé Césaire, le nègre universel

Dix ans déjà. Dix ans qu’Aimé Césaire, poète, dramaturge, essayiste et homme politique martiniquais, figure tutélaire de nombreux écrivains et intellectuels d’Afrique et des Caraïbes, s’en est allé. C’était le 17 avril 2008. Il avait 94 ans.

Aimé Césaire a traversé le XXème siècle avec talent et engagement. Né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe, en Martinique, dans une famille de lettrés, il a eu une longue carrière de parlementaire français – mais ce n’est pas forcément ce que l’Histoire retiendra le plus de sa vie. Aimé Césaire a, dès ses jeunes années, cheminé avec André Breton, le père du surréalisme. Il est surtout l’auteur de Cahier d’un retour au pays natal (1939) ; de Discours sur le colonialisme (1950), retiré du programme des terminales littéraires françaises en 1995 sur décision de François Bayrou, alors ministre de l’Education nationale ; de La Tragédie du roi Christophe (1963) et d’Une saison au Congo (1966).

Césaire a cofondé un mouvement littéraire puissant, inspirant, discuté et contesté : la négritude. En nos temps où les particularismes et les « douleurs » sont tentés de s’affronter et de s’exclure les uns les autres, il est important de se souvenir de la geste d’Aimé Césaire, qui sans s’oublier tend radicalement vers un horizon universel. Ce dont le long poème Cahier d’un retour au pays natal témoigne bien par sa progression.

Certes, il part de sa petite île singulière, façonnée par l’esclavage puis avilie dans une relation politique avec la métropole qui relève encore du colonialisme le plus inégalitaire.
« Au bout du petit matin bourgeonnant d’anses frêles les Antilles qui ont faim, les Antilles grêlées de petite vérole, les Antilles dynamitées d’alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouées. (…) Au bout du petit matin, cette ville plate – étalée … Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu’on eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, dans cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette. »

Mais son île devient très vite le symbole des pays et des peuples humiliés, partout dans le monde. Alors, le « nègre fondamental » se revêt du manteau de toutes ces causes humaines.  « Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serai un homme-juif, un homme-cafre, un homme-hindou-de-Calcutta, un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas, l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture on pouvait à n’importe quel moment le saisir, le rouer de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne un homme-juif, un homme-pogrom, un chiot, un mendigot ». Césaire, tout en se voulant « commissaire » du « sang » de son peuple et « dépositaire de son ressentiment », se parle à lui-même et se met en garde.

« Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine, car pour me cantonner en cette unique race, vous savez pourtant mon amour tyrannique, vous savez que ce n’est point par haine des autres races que je m’exige bêcheur de cette unique race que ce que je veux, c’est pour la faim universelle, pour la soif universelle, la sommer libre enfin de produire de son intimité close la succulence de fruits. »

Alors que l’Europe s’abîme dans une guerre mondiale au cours de laquelle le savoir scientifique et la civilisation technicienne brandis par l’Europe accoucheront des pires monstruosités, Aimé Césaire postule un humanisme nouveau libéré des illusions de la supériorité raciale.

« Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie que nous n’avons rien à faire au monde que nous parasitons le monde qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite. »

Crédits: Barraki/Wikimedia Commons

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