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Anne Hansen : « J’ai voulu parler des gens ordinaires lorsqu’ils avancent au milieu des cadavres »

Anne Hansen : « J’ai voulu parler des gens ordinaires lorsqu’ils avancent au milieu des cadavres »

Anne Hansen est écrivain. Elle vient de publier aux éditions du Rocher, son premier roman, Massacre, une satire sociale révélant l’absurdité des cadres supérieurs vivant au cœur des métropoles.

« La Ville avait été prise, bafouée, violée en réunion. » Pourtant, trois semaines après le massacre qui a causé la mort de cent cinquante personnes au hasard, la vie reprend comme auparavant. Notre mode de vie n’est pas négociable. Il faut continuer à consommer, boire des verres en terrasse et faire la fête, comme si de rien n’était. La vie de Charles Blanchot, élément prometteur de l’Entreprise, n’a finalement pas été très ébranlée. Homme seul, sans vrais amis, il vit un mariage sans amour avec Caroline. Celui-ci tient tant que le cadre continue à gravir les échelons et qu’il peut assurer à sa famille un certain prestige social. Mais un jour sa vie professionnelle bascule et tout ce qu’il a bâtit s’effondre devant lui… Avec cette tragédie, Anne Hansen nous dévoile une violence ignorée de nos sociétés.

Le Média : Votre livre se déroule entre deux attentats terroristes qui frappent la grande Ville. Pourquoi ?

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Anne Hansen : L’attentat du 13 novembre a été déclencheur pour beaucoup. J’ai écrit mon livre dans la foulée, en 4 mois. Le hasard fait que je l’ai terminé le jour des attentats de Bruxelles. Tout s’est fait naturellement. Je ne pouvais pas ne pas en parler.

Il n’y a pas eu de volonté de décrypter sociétalement les conséquences de ces événements ?

Si, évidemment. Mais ce n’était pas une volonté intellectualisée. Ça a coulé de source et ça m’échappe un peu. J’y ai perçu une forme de comédie humaine. J’écris tous les soirs. Et ce que je vois dans la journée m’inspire. Le comportement général post-attentat, dans la rue, dans les magasins, etc. m’a beaucoup marquée. Mais je me suis pas écrit des thèmes, type : « Je veux parler du féminisme, je veux parler de la jungle de Calais, etc. » C’est venu tout seul.

Dans votre description de la grande Ville, on sent poindre une critique du festivisme et du consumérisme, proches de celles de Philippe Muray ou Michel Houellebecq. S’agit-il de deux références pour vous ?

Pas du tout. J’aime bien la poésie de Houellebecq, mais moins ses romans. Je n’ai jamais lu Muray. Je vais sûrement m’y mettre, vu que tout le monde m’en parle.

Qui sont les auteurs qui vous ont donné envie d’écrire ?

J’ai un cursus littéraire. J’ai étudié les lettres et fait mon mémoire de master sur Proust. J’ai une culture très classique. J’apprécie Huysmans, Balzac et Zola. La chute de Gervaise dans L’Assommoir de Zola m’a marquée. Quand on me dit que j’ai réalisé un roman balzacien cela me va droit au cœur, parce que c’est un peu l’idée. J’ai aussi travaillé sur Céline. Il y a également les auteurs russes.

Dostoïevski, Tolstoï ?

Dostoïevski évidemment, mais Tolstoï, non. Pouchkine, Gogol également. J’apprécie tout ce qui constitue une écriture violente et déchirée sur la condition humaine. Il y a Emmanuel Bove, un écrivain un peu oublié, dont je parle dans mon roman, pour lequel j’ai une très grande admiration. Il peut être considéré comme un écrivain russe-français. Mais Huysmans a une place toute particulière pour moi.

Vous avez parlé du roman balzacien. Il possède un fort côté sociologique. Avez-vous l’impression d’avoir écrit un roman sociologique ?

C’est un peu orgueilleux de l’affirmer. J’ai écrit un roman d’observatrice. Depuis longtemps je me disais que si j’écrivais un roman, il s’appellerait « L’Observatrice ». Je suis une observatrice impuissante : je ne prétends pas avoir de solution à tous ces drames, à toutes ces horreurs et à toute cette indifférence. Le personnage de Louise [qui est Déléguée du personnel – NDLR], auquel je m’identifie, est une observatrice qui à la fin ne fait que constater son impuissance.

Votre livre critique sévèrement le monde des cadres. Pensez-vous que le cadre est un aliéné comme les autres ?

Depuis longtemps, je souhaitais écrire un livre sur les rapports entre les gens, qui me semblent relever de la courtisanerie. Ce roman aurait pu se situer ailleurs, à la cour de Louis XIV par exemple. Ces rapports n’ont pas évolué. Il se trouve en plus que je connais bien le monde de l’entreprise

Il semble néanmoins impossible d’écrire le même livre avec des simples ouvriers non-qualifiés…

Oui, mais il y aurait sûrement des rapports de violences, avec des bagarres, etc. Zola a très bien décrit cela.

Mais les rapports de pouvoir ne sont pas les mêmes. On ne tue pas socialement son collègue pour grimper au sommet…

Il n’y a pas d’endroit où les gens sont meilleurs. Les rapports d’opposition existent partout. Dans le monde de l’entreprise, j’ai observé de la courtisanerie pure, avec ceux qui manœuvrent, ceux qui perdent en influence, etc. C’est très net.

Au-delà de tout cela, le cadre apparaît dans votre livre comme une victime du système et de l’entreprise, comme n’importe quel autre salarié. Alors qu’on a tendance en général à le percevoir comme un dominant.

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Oui, c’est vrai. On doit répondre à des modèles. C’est le cas de mon Charles. J’avais au départ prévu d’en faire un personnage antipathique, mais j’ai fini par m’y attacher. Ce n’est qu’un gars qui veut être à la hauteur pour sa famille. Il veut être celui qu’on attend de lui. On programme les gens très très jeunes, dès le collège. Charles est pris dans une forme de déterminisme et d’aliénation.

Depuis quelques années, la dénonciation des « bullshit jobs » est à la mode. De plus en plus de jeunes cadres plaquent tout pour devenir boulangers, fromagers ou artisans. Êtes-vous aussi une observatrice de ce mouvement ?

Oui. Pour tout ce qui concerne les « happiness manager » ce qui est intéressant, c’est que les gens y croient. Pourtant, cela me semble être le plus haut degré du cynisme. Il y a le fait que les valeurs morales sont confisquées par les entreprises. Elles vont faire des rapports mettant en avant la diversité : on compte les têtes, les ethnies, cultures, ou les femmes. Il y a les trucs autour de l’environnement aussi. Mais c’est pire que rien. L’entreprise est là pour croître et se faire de l’argent. C’est pire que tout quand elles ne disent par leur nom. Je trouve cela très grave que les valeurs morales se déplacent de la sphère morale à celle de l’entreprise.

N’est-ce pas non plus une manière de faire du profit, avec son image ? Les publicités colorées de Benetton ont par exemple plus pour objectif de vendre et générer du profit que de réellement combattre le racisme…

Exactement, nous ne sommes pas dans l’ordre de la vraie pensée. Nous sommes dans le marketing et la finalité est la vente. C’est un dévoiement de belles valeurs morales, une forme de prostitution.

N’y a-t-il pas aussi une recherche de sens des cadres, qui sont exaspérés de faire des Powerpoint toute la journée ?

Dans tous les métiers de la production, de la communication, du développement durable, il y a sûrement des gens de bonne foi, certains de faire des choses utiles. Ils pensent faire évoluer la société. Dans la pratique, il ne faut pas rêver. Ils doivent être peu nombreux. Mais une poignée doivent croire qu’ils font avancer les choses.

Dans votre livre, Charles et Caroline forment un couple sans amour. Est-ce une conséquence de leur mode de vie de petits bourgeois dans une métropole ?

Ce n’est pas une conséquence, c’est un état. C’est le fait de beaucoup de gens tout à fait normaux. Je ne veux pas porter de jugement. Ils sont à l’image de tellement de gens qui pensent avoir réussi leur vie parce qu’ils peuvent s’acheter une grande maison, puis une plus grande et ainsi de suite. Ils ne pensent pas au-delà. C’est un couple, extrêmement banal. C’est ce que je voulais mettre en scène : la banalité. C’est un personnage du roman. Elle est effrayante. Mais c’est ce qui nous entoure. J’ai voulu parler des gens ordinaires lorsqu’ils avancent au milieu de cadavres. C’est à la fois terrifiant et magnifique. On finit par tour intégrer, les choses les plus magnifiques et les plus horribles. Faut-il en avoir peur ou au contraire penser que l’être humain a une force de vie incroyable ? Ce roman met en scène des gens ordinaires dans toute leur banalité.

Légende : La comédie humaine

Crédits : Flickr

1 Comment

  1. bernardcornut

    quelques jours après les attentats de nov 2015, je marchais entre Belleville et République. Arrivé près du Canal St Martin, passant devant un des cafés mitraillés où il y avait encore des fleurs et des ex voto, je vis au loin un large attroupement au long du trottoir, à vue d’œil 50 à 80 personnes. Je me suis dit « encore un attentat, mais la police n’est pas encore là ». Mais non c’était des gens attendant devant un magasin de fringues à la mode qui avait lancé un déstockage…. inconscients qu’il était alors bien facile de tirer dans le tas. De toutes façons, quelle inconscience sur les affaires internationales, sur l’injustice globale! De 1991 à 1998, avec des amis, nous avions mené plus de 10 manifs à Paris, une fois, avec 1700 personnes, pour dénoncer l’embargo imposé à l’Iraq, voté et revoté par la France de Mitterrand puis Chirac, lui pas d’accord mais impuissant, embargo qui a fait près d’un million de victimes sans aucune responsabilité personnelle; sans que les media dominants d’alors ne les signalent. C’est à cette période que j’ai approché Jean-Luc Mélenchon car il fut alors un des très rares personnalités politiques à dénoncer cet embargo, à signer les manifestes et lettres de notre association, la CLE, aux côtés de Claude Cheysson, René Dumont, Mgr Gaillot, Dominique Voynet, Abbé Pierre, Anne-Marie Lizin et quelques autres.

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