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Personne ne connaît Chris Marker

Personne ne connaît Chris Marker

L’exposition « Chris Marker, les 7 vies d’un cinéaste » qui se tient à la Cinémathèque française jusqu’29 juillet est l’occasion de revenir sur un créateur génial, obscur et ludique. Un homme d’image, presque sans visage.

Qui est Chris Marker ? Je n’en sais rien. Personne ne connaît vraiment Chris Marker. Même ceux qui ont vu tous ses films ne connaissent pas Chris Marker. D’ailleurs, ce n’était même pas son nom. Il s’appelait Christian François Bouche-Villeneuve. Il était né le 29 juillet 1921 à Neuilly-sur-Seine, et même ça, ça ne veut rien dire. Et il est mort à Paris, le 29 juillet 2012, le jour de ses 91 ans, allez comprendre.

Un maître sans disciple, un militant sans parti

Et entretemps, il n’a pas arrêté. Il n’a pas arrêté de faire quoi ? Même ça, c’est difficile à dire. Du cinéma surtout, des livres aussi, des photographies, des collages, des collections aux éditions du Seuil, des billets à ses amis mettant en scène un chat nommé Guillaume-en-Egypte commentant l’actualité, des CD-Roms, des programmes informatiques. C’était un homme d’image qui ne voulait pas être pris en photo, un homme qui avait changé de nom, un homme qui aurait sans doute détesté qu’on parle de lui à la télévision. Un homme qui fabriquait des œuvres d’art avec une caméra, un banc de montage, du scotch, un ordinateur, des synthétiseurs, un appareil photo, des ciseaux, un dictionnaire et des livres. La fameuse « rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie », camarade. Un maître sans disciple, un militant sans parti.

Une fois qu’on a dit cela, où aller ? Par exemple à la Cinémathèque française, à Paris, qui lui consacre jusqu’au 29 juillet (date macabre et célébration naïve), une exposition jubilatoire, sous le titre : « Chris Marker, les 7 vies d’un cinéaste ». La lutte, la beauté, les visages, les poings levés, l’insurrection, le rêve, les pauvres, les ouvriers, les militants, les échecs, les humains de son temps : tout y est. L’air du temps, l’esprit d’une époque. C’est la matière brute du travail de Chris Marker.

Sa vie est un long chemin plein de mystères et d’histoires folles. Il est le fils d’un grand banquier des quartiers chics. Et l’étudiant en philosophie qu’il est en 1940 suit sa famille à Vichy quand les affaires commandent de trahir la France. Mais il craque très vite. Il rompt avec ses premières illusions de droite et plonge dans l’ombre de la Résistance, puis dans un bataillon qui combat avec les Américains jusqu’à la paix. C’est le début de sa longue marche, ou plutôt de sa longue promenade, à gauche du chemin de gauche, retrouvant très vite la bande de sa copine de lycée Simone Signoret, une déambulation bienveillante, amusé et grave d’un homme qui ressemblait exactement à ça : bienveillant, amusé et grave.

Son œuvre, comment la connaître, comment la décrire ? Faisons un rapide inventaire d’un coup d’œil, pour observer le dessus du panier au trésor. Voici des films documentaire, du « cinéma vérité » comme on disait alors : « Le Fond de l’air est rouge », ce collage audiovisuel multicolore sur l’épopée héroïque et querelleuse des révolutionnaires du 20ème siècle, « Les Statues meurent aussi », réalisé avec Alain Resnais, une introspection dans les âmes et les œuvres de l’Afrique, longtemps interdit à cause d’une conclusion accablante pour l’arrogance des petits Blancs… Bien. Des fictions également, toutes à moitié dingues : « La Jetée », un roman feuilleton de science-fiction qui hypnotise tous ceux qui le voient depuis cinquante ans, et puis « Le Joli mai », deux heures de paroles de gens « qui ne sont rien » et qui soudain, devant la caméra, deviennent tout. Entendu. Voilà maintenant sa ses voyages dans le Cuba révolutionnaire, au Vietnam, en Corée, en Sibérie, dans l’Amérique des hippies, quand un jour oublié de 1967, ils prennent d’assaut le Pentagone, les mains nues, car du monde entier, Chris Marker a ramené des anti-documentaires, de sublimes bricolages du génie du montage qu’il était, n’obéissant à aucun règle sinon à l’impérieuse nécessité de s’arrêter sur la dignité des opprimés et de s’abandonner à la force de propulsion de la poésie.

Le Saint-Germain-des-Prés des marxistes

C’est une bonne occasion de méditer sur notre époque actuelle. En disséquant la révolution sur les plateaux des milliardaires, nos clercs ont anesthésié Mai 68. Du coup, on ne sent plus rien. Alors pour retrouver un peu de sensation dans nos cœurs, on peut aller en consultation chez le docteur Marker. Son temps, c’était l’époque du Saint-Germain-des-Prés des marxistes, celui de la librairie Maspero, le refuge accueillant des fugitifs du tiers-monde, qu’ils soient écrivains ou chefs de parti, ou les deux. Chris Marker les a tous filmés, que ce soit rue Saint-Benoît ou dans leurs maquis, ou les deux. Lorsque Régis Debray à peine sorti de prison en Bolivie, filait discuter marxisme appliqué et révolution démocratique avec le président Allende, Chris Marker était là. Pareil lorsque le Fidel Castro des premiers temps donnait sa recette de lasagnes. Ou que Kurozawa tournait sa dernière fresque dans les forêts du Japon.

Il est sans doute bon de rappeler qu’ils étaient tous copains, Chris Marker, Simone Signoret, Yves Montand, Costa-Gavras, Arthur London, François Maspero, Régis Debray, Alain Resnais, Pierre Lhomme, Joris Ivens et tant d’autres, dans le monde entier… C’était une petite bande qui n’aimait pas la célébrité et la réussite, mais qui aimait la révolution, la justice, les cigarettes, le jazz, les romans, le cinéma, la BD, les animaux, les prolos et les guérilleros. Alors, vive les vieux : ça vaut peut-être le coup d’écouter les anciens, non ? Mais en tout cas, vous ne connaissez pas Chris Marker, et moi non plus.

 

1 Comment

  1. cocalcolique

    chtites précisions cinéphiliques ^^ :
    . Kurosawa siouplait, pas Kurozawa
    . « tournait sa dernière fresque », mhh, Sensei Kurosawa a encore tourné 3 films après Ran (le tournage que Chris Marker a documenté), on peut peut-etre leur denier le statut de fresque, mais bon…

    .

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