Select Page

Réformes Blanquer : les enseignants organisent la riposte

Réformes Blanquer : les enseignants organisent la riposte

Le projet de loi pour une école de la confiance a été adopté hier par l’Assemblée nationale et après le vote d’un amendement polémique, la semaine dernière, obligeant les salles de classes à arborer les drapeaux français et européens, les établissements scolaires n’abandonnent pas la lutte et organisent la riposte.

Lycéens et enseignants étaient, mardi 12 février dernier, au métro Solférino pour tenter un rassemblement devant le ministère de l’Enseignement national. Ledit rassemblement a été empêché par les forces de l’ordre, qui faisaient barrage, contraignant la mobilisation à rester sur le Boulevard Saint-Germain. Une assemblée générale (AG) des « lycées franciliens » s’est également tenue dans l’après midi pour organiser la suite du mouvement. Un temps fort de grève et un nouveau rassemblement est prévu cet après-midi.

L’école de la confiance, ou l’école sous tutelle

Parmi les points de friction principaux, on trouve le « devoir d’exemplarité », qui figure dans le tout premier article du projet de loi pour « une école de la confiance ». Les enseignants et les syndicats craignent, en conséquence, que leur liberté d’expression soit entravée. D’autant qu’en cas de non-respect de cet article, les enseignants pourraient faire l’objet de sanctions. Du côté des stylos rouges, on déplore une tentative d’omerta. « Après la campagne #PasDeVague, le ministère de l’éducation nationale a voulu nous faire taire » nous confie Arnaud Fabre, professeur de collège agrégé et membre des stylos rouges. Même si cet article premier ne vise pas la liberté pédagogique des enseignants, on peut tout de même craindre qu’il s’agisse d’une étape pouvant nous y conduire.

Le projet de loi prévoit également que les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé) soient remplacées par des instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation. Initialement rattachée au ministère de l’enseignement supérieur, puisque délivrant un master, la formation des enseignants se retrouverait dans le giron du ministère de L’Éducation nationale. Un problème car, d’une part, cela pourrait remettre en cause l’autonomie des formations proposées et, d’autre part, la formation viendrait à être éloignée de la recherche universitaire en matière d’éducation et de pédagogie, pourtant essentielle à une formation de qualité. Jean-Michel Blanquer pourrait ainsi avoir tout loisir de chapeauter le contenu de la formation et le recrutement, remettant en cause la liberté pédagogique des professeurs.

Le scepticisme est identique concernant les Cnesco, l’organisme indépendant chargé d’évaluer le système scolaire. « La loi projette de supprimer [l’organisme en question] avec ses remarquables conférences de consensus qui permettaient de croiser les apports de la recherche et expériences des acteurs pour faire avancer l’école. En le remplaçant par un conseil d’évaluation rattaché au ministère, le ministre montre sa volonté d’être juge et partie », explique, à nos confrères de l’Huma, Francette Popineau, co-secrétaire générale et porte-parole du SNUipp-FSU.

Cette loi « pour une école de la confiance » apparaît comme la goutte d’eau… Elle vient s’ajouter à la réforme du lycée et à Parcoursup, déjà votés l’an dernier, ainsi qu’aux suppressions de postes prévues par le projet de loi de finance 2019. Les suppressions de postes posent évidemment un problème dans la mesure où les classes de REP et REP+ sont censées être dédoublées et où les nouvelles spécialités prévues par la réforme du lycée pourraient être très contraignantes en termes de volume horaire. « On va réduire le nombre d’heures de cours », nous explique Arnaud Fabre. « De plus, certaines spécialités seront incompatibles avec d’autres. On donne l’impression d’élargir les choix pour les élèves mais en fait, c’est tout le contraire. On ne fait finalement que reconstituer les filières », ajoute-t-il.

Objectif : libéraliser l’école ?

Les enseignants en lutte ne l’oublient pas ; tout cela pourrait participer à la logique de libéralisation des services publics, voulue par le rapport Comité action publique 2022 (CAP22) et le gouvernement d’Emmanuel Macron.

Lire aussi : L’État veut confier les services publics à des agences « indépendantes »

CAP22, c’est ce rapport publié à l’automne dernier et qui donnait ses suggestions en matière de réorganisation des services publiques. Parmi ces suggestions, on pouvait trouver celle concernant les agences publiques-privées, censées incorporer 10% du « monde économique » et prendre en charge une grande partie des missions du ministère. « Cinq ministères clés verront la grande majorité de leurs missions confiées à des opérateurs », expliquait le rapport. Avec pour objectif « d’apporter plus de souplesse aux employeurs publics » ; soit casser le statut de la fonction publique. « De plus en plus d’enseignants, notamment dans les lycées professionnels, sont sous contrats privés », nous dit-on. Derrière tout cela, la question des heures supplémentaires posent également problème. « Sachant qu’en moyenne, un professeur travaille 42 heures par semaines, la mesure consistant à imposer une seconde heure supplémentaire est absurde », estime-t-on, du côté d’Arnaud Fabre.

L’objet de la réforme ne serait-il pas, encore une fois, de faire des économies et d’ouvrir encore un peu plus les services d’éducation au privé ? À propos de l’école du socle, « cela n’a aucun sens, les directeurs d’école devront assurer les cours et on va demander aux principaux de collèges de diriger à distance des écoles dont ils ne connaissent rien. Finalement, on ne fera que supprimer des postes de directeurs », nous explique Arnaud Fabre.

Quant aux diminutions d’heures de cours et de soutien, en plus de poser des problèmes « logistiques », laissent aussi craindre que le soutien scolaire privé (comme Acadomia) ne se taille la part du lion. « Les familles voudront compenser les défauts de L’Éducation nationale », précise le stylo rouge.

La réforme de la formation des enseignants pourrait également participer à cette libéralisation. Elle pourrait légitimer l’utilisation toujours plus accrue des contractuels et d’enseignants sous-payés… et sous formés. Ce sera déjà le cas avec la mesure concernant la formation des surveillants. Mais, si l’on en croit des professeurs de l’université Paris Est Créteil que Le Média a interrogé, les diplômés des ESPE verront aussi leurs conditions de travail dévaluées. En premier lieu, c’est le concept « pré-professionnalisation » qui pose problème. Ce dernier consiste à permettre aux étudiants de master 1 et de master 2 d’enseigner dans des écoles, sans avoir à passer de concours et dans des conditions de rémunération forcément moins « généreuses », puisqu’il s’agit en réalité d’un stage. En plus des conditions de travail, c’est la qualité de la formation elle-même qui pourrait être touchée par une telle mesure. « Comment un étudiant trouvera-t-il le temps de concilier le stage, la préparation au concours et le mémoire de recherche ? », nous dit un des professeurs. Peut-on voir cela comme un moyen de constituer une réserve de contractuels parmi ceux qui réussissent le master MEEF (master de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) mais échouent au concours ? C’est en tout cas ce qu’on redoute, dans les ESPE. D’ailleurs, les établissements devraient pouvoir recruter des contractuels auprès des étudiants en ESPE dès leur deuxième année de licence. Les académies risquent d’y avoir de plus en plus recours, avec les suppressions de postes et le manque de remplaçant que cela induit. « Comment peut-on parler « d’école de la confiance » alors qu’on va envoyer des professeurs non-formé devant les élèves ? », interroge un des professeurs.

Pour Blanquer, le métier d’enseignant s’apprendrait avec la pratique. « Ce n’est pas vrai, il y a des bases théoriques qui sont indispensables », nous dit Véronique Méloche, une des professeures de l’ESPE de Créteil. En fin de compte, « c‘est une manière de faire de l’enseignant un employé comme un autre », estime-t-elle. Les enseignants de l’ESPE de Créteil se posent beaucoup de questions : qui seront les tuteurs de ses jeunes étudiants « envoyés au casse-pipe » ? Combien d’heures d’enseignement feront les M1 et les M2 ? Seront-ils rémunérés convenablement ? À ces questions, le ministère ne semble pas pressé d’y répondre. « Blanquer dissimule plusieurs aspects de la réforme et le ministre ne veut pas discuter avec nous. Il n’y a aucun dialogue possible« , nous dit un autre professeur. Ceci étant dit, le projet de loi prévoirait de décaler le concours en Master 2, de façon à alléger la charge de travail des étudiants. Reste à savoir comment cela va s’organiser. Certains enseignants en poste sans concours et sans être allés jusqu’au M2 se posent la question, en tout cas. Ce qui pose encore un souci, c’est le risque de voir des enseignants recrutés sur concours, plus qualifiés a priori, mais sans être mieux payé pour autant.

Enseignants et lycéens tentent d’organiser la lutte

Depuis un moment déjà, le milieu enseignant et les lycéens sont en grève. Les lycéens avaient d’ailleurs payé cher leur opposition aux réformes Blanquer. On se souvient des images de Mantes-la-Jolie, lorsque les lycéens avaient été mis à genoux, mains derrière la nuque, par les forces de l’ordre. Depuis début février, certains enseignants ont décidé de s’engager dans la grève reconductible. Mais la grève peine à faire l’unanimité, car très (trop) coûteuse. Le mardi 5 février dernier, jour de grève générale, seules 5% des enseignants étaient en grève, à en croire les chiffres donnés par le ministère de L’Éducation nationale.

Vraies ou fausses, les statistiques gouvernementales ne doivent pas servir d’excuse à la démobilisation. D’autant que le contexte gilets jaunes et stylos rouges structure des opportunités de mobilisation qui ne se représenteront peut-être pas dès demain. C’est pourquoi plusieurs assemblées générales se sont tenues dans l’après-midi du mardi 12 février. L’objet de la discussion a porté sur les suites à donner à la mobilisation. Le constat apparaissait clair : les réformes Blanquer mettent en danger l’avenir des élèves et les conditions de travail des enseignants. Il a ainsi été conclu un temps fort de grève ce jeudi 21 février ainsi qu’un nouveau rassemblement devant le ministère. Quant aux revendications, elles sont claires : abrogation des réformes du lycée, de Parcoursup, la titularisation de tous les contractuels, une norme de 25 élèves par classe, l’abandon de la seconde heure supplémentaire imposée, des horaires et des rythmes scolaires nationaux, la reconnaissance des droits syndicaux pour les lycéens et le respect de la liberté d’expression menacé par la loi Blanquer.

Lire aussi : Une rentrée bousculée par Parcoursup

Plusieurs modes d’actions ont été soumis à la discussion comme la grève reconductible, la grève relais, le boycott de Parcoursup (consistant à entraver la remontée des notes vers la plateforme) ou encore la démission des professeurs principaux. Du côté des stylos rouges, on tente le coup de la surprise, pas moyen d’en savoir plus pour le moment. Ces derniers ont tout de même prévu une grève des examens, du brevet et du bac. Beaucoup d’idées ont été dégagées pour réinventer la lutte sociale et constituer un nouveau répertoire d’actions collectives.

Légende : Rassemblement métro Solférino contre les réformes Blanquer

Crédits : Irving Magi / Le Média

Trackbacks/Pingbacks

  1. Face aux pressions du Ministère et de leur hiérarchie, les Stylos Rouges ne lâchent rien | Le Média - […] aux inégalités ? Richard Wilkinson : « Le changement climatique exige de... Réformes Blanquer : les enseignants organisent…

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Signez la pétition !

Devenez Socio

Derniers Tweets

Pin It on Pinterest

Share This

Partagez cet article

Avec vos amis !